Sonnet
Serf de Faveur, esclave d'Avarice,
Tu n'eus jamais sur toi-même pouvoir,
Et je me veux d'un tel maître pourvoir
Quiconque soit qui s'étudie
En leur langue imiter les vieux,
D'une entreprise trop hardie
II tente la voie des cieux,
Si je n'ai plus la faveur de la Muse,
Et si mes vers se trouvent imparfaits,
Le lieu, le temps, l'âge où je les ai faits,
Mon livre (et je ne suis sur ton aise envieux),
Tu t'en iras sans moi voir la Cour de mon Prince.
Ayant après long désir
Pris de ma douce ennemie
Quelques arrhes du plaisir,
Que sa rigueur me dénie,
Après avoir longtemps erré sur le rivage
Où l'on voit lamenter tant de chétifs de cour,
Astres cruels, et vous dieux inhumains,
Ciel envieux, et marâtre nature,
Soit que par ordre ou soit qu'à l'aventure
Ô de qui la vive course
Prend sa bienheureuse source,
D'une argentine fontaine,
Qui d'une fuite lointaine,
Ne vous pouvant donner ces ouvrages antiques
Pour votre Saint-Germain ou pour Fontainebleau,
Autant comme l'on peut en un autre langage
Une langue exprimer, autant que la nature
Baif, qui, comme moi, prouves l'adversité,
Il n'est pas toujours bon de combattre l'orage,
Brusquet à son retour vous racontera, Sire,
De ces rouges prélats la pompeuse apparence,
C'est ores, mon Vineus, mon cher Vineus, c'est ore,
Que de tous les chétifs le plus chétif je suis,
C'était alors que le présent des dieux
Plus doucement s'écoule aux yeux de l'homme,
Faisant noyer dedans l'oubli du somme
C'était ores, c'était qu'à moi je devais vivre,
Sans vouloir être plus que cela que je suis,
Ce n'est l'ambition, ni le soin d'acquérir,
Qui m'a fait délaisser ma rive paternelle,
Ce n'est le fleuve tusque au superbe rivage,
Ce n'est l'air des Latins, ni le mont Palatin,
Ce n'est pas sans propos qu'en vous le ciel a mis
Tant de beautés d'esprit et de beautés de face,
Celle que Pyrrhe et le Mars de Libye
N'ont su dompter, cette brave cité
Qui d'un courage au mal exercité
Celle qui de son chef les étoiles passait,
Et d'un pied sur Thétis, l'autre dessous l'Aurore,
Cent fois plus qu'à louer on se plaît à médire :
Pour ce qu'en médisant on dit la vérité,
Cependant qu'au palais de procès tu devises,
D'avocats, procureurs, présidents, conseillers,
A vous, troupe légère,
Qui d'aile passagère
Par le monde volez,
Et d'un sifflant murmure
L'ombrageuse verdure
Dans l'enfer de son corps mon esprit attaché
(Et cet enfer, Madame, a été mon absence)
De ce qu'on ne voit plus qu'une vague campagne
Où tout l'orgueil du monde on a vu quelquefois,
De ce royal palais que bâtiront mes doigts,
Si la bonté du roi me fournit de matière,
De quelque autre sujet que j'écrive, Jodelle,
Je sens mon coeur transi d'une morne froideur,
De voir mignon du roi un courtisan honnête,
Voir un pauvre cadet l'ordre au col soutenir,
De votre Dianet (de votre nom j'appelle
Votre maison d'Anet) la belle architecture,
Les marbres animés, la vivante peinture,
Dedans le ventre obscur, où jadis fut enclos
Tout cela qui depuis a rempli ce grand vide,
Depuis que j'ai laissé mon naturel séjour
Pour venir où le Tibre aux flots tortus ondoie,
Dessous ce grand François, dont le bel astre luit
Au plus beau lieu du ciel, la France fut enceinte
En mille crespillons les cheveux se friser,
Se pincer les sourcils, et d'une odeur choisie
Encore que l'on eût heureusement compris
Et la doctrine grecque et la romaine ensemble,
Esprit royal, qui prends de lumière éternelle
Ta seule nourriture et ton accroissement,
Espérez-vous que la postérité
Doive, mes vers, pour tout jamais vous lire ?
Espérez-vous que l'oeuvre d'une lyre
Et je pensais aussi ce que pensait Ulysse,
Qu'il n'était rien plus doux que voir encore un jour
Et puis je vis l'arbre dodonien
Sur sept coteaux épandre son ombrage,
Et les vainqueurs ornés de son feuillage
Finalement sur le point que Morphée
Plus véritable apparaît à nos yeux,
Fâché de voir l'inconstance des cieux,
Flatter un créditeur, pour son terme allonger,
Courtiser un banquier, donner bonne espérance,
France, mère des arts, des armes et des lois,
Tu m'as nourri longtemps du lait de ta mamelle :
Fuyons, Dilliers, fuyons cette cruelle terre,
Fuyons ce bord avare et ce peuple inhumain,
Gordes, j'ai en horreur un vieillard vicieux
Qui l'aveugle appétit de la jeunesse imite,
Gordes, que Du Bellay aime plus que ses yeux,
Vois comme la nature, ainsi que du visage,
Gordes, il m'est avis que je suis éveillé,
Comme un qui tout ému d'un effroyable songe
Heureux celui qui peut longtemps suivre la guerre
Sans mort, ou sans blessure, ou sans longue prison !
Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,
Heureux, de qui la mort de sa gloire est suivie,
Et plus heureux celui dont l'immortalité
Ici de mille fards la traïson se déguise,
Ici mille forfaits pullulent à foison,
Ici ne se punit l'homicide ou poison,
Il fait bon voir, Paschal, un conclave serré,
Et l'une chambre à l'autre également voisine
J'aime la liberté, et languis en service,
Je n'aime point la cour, et me faut courtiser,
Je fus jadis Hercule, or Pasquin je me nomme,
Pasquin fable du peuple, et qui fais toutefois
Je hais du Florentin l'usurière avarice,
Je hais du fol Siennois le sens mal arrêté,
Je hais du Genevois la rare vérité,
Je hais plus que la mort un jeune casanier,
Qui ne sort jamais hors, sinon aux jours de fête,
Je me ferai savant en la philosophie,
En la mathématique et médecine aussi :
Je me ferai légiste, et d'un plus haut souci
Je n'ai jamais pensé que cette voûte ronde
Couvrît rien de constant : mais je veux désormais,
Je n'escris point d'amour, n'estant point amoureux,
Je n'escris debeauté, n'ayant belle maistresse,
Je ne commis jamais fraude ni maléfice,
Je ne doutai jamais des points de notre foi,
Je n'ai point violé l'ordonnance du roi,
Je ne découvre ici les mystères sacrés
Des saints prêtres romains, je ne veux rien écrire
Je ne suis pas de ceux qui robent la louange,
Fraudant indignement les hommes de valeur,
I
je ne quiers pas la fameuse couronne,
Saint ornement du Dieu au chef doré,
Ou que, du Dieu aux Indes adoré,
Qui prêtera la parole
A la douleur qui m'affole ?
Qui donnera les accents
A la plainte qui me guide :
Et qui lâchera la bride
La grecque poésie orgueilleuse se vante
Du los* qu'à son Homère Alexandre donna,
Et les vers que César de Virgile sonna,
La jeunesse, Du Val, jadis me fit écrire
De cet aveugle archer qui nous aveugle ainsi :
La nef qui longuement a voyagé, Dillier,
Dedans le sein du port à la fin on la serre :
La terre y est fertile, amples les édifices,
Les poêles bigarrés, et les chambres de bois,
Las où est maintenant ce mespris de Fortune
Où est ce coeur vainqueur de toute adversité,
Cest honneste desir de l'immortalité,
Le Babylonien ses hauts murs vantera
Et ses vergers en l'air, de son Ephésienne
La Grèce décrira la fabrique ancienne,
Le Breton est savant et sait fort bien écrire
En français et toscan, en grec et en romain,
Le grand flambeau gouverneur de l'année,
Par la vertu de l'enflammée corne
Du blanc thaureau, prez, montz, rivaiges orne
Magny, je ne puis voir un prodigue d'honneur,
Qui trouve tout bien fait, qui de tout s'émerveille,
Maintenant je pardonne à la douce fureur
Qui m'a fait consumer le meilleur de mon âge,
Malheureux l'an, le mois, le jour, l'heure et le point,
Et malheureuse soit la flatteuse espérance,
Maraud, qui n'es maraud que de nom seulement,
Qui dit que tu es sage, il dit la vérité :
Marcher d'un grave pas, et d'un grave sourcil,
Et d'un grave souris à chacun faire fête,
Mars, vergogneux d'avoir donné tant d'heur
A ses neveux que l'impuissance humaine
Enorgueillie en l'audace romaine
Maudit soit mille fois le Borgne de Libye,
Qui, le coeur des rochers perçant de part en part,
Morel, quand quelquefois je perds le temps à lire
Ce que font aujourd'hui nos trafiqueurs d'honneurs,
Muse, qui autrefois chantas la verte Olive,
Empenne tes deux flancs d'une plume nouvelle,
N'étant de mes ennuis la fortune assouvie,
Afin que je devinsse à moi-même odieux,
M'ôta de mes amis celui que j'aimais mieux,
N'étant, comme je suis, encore exercité
Par tant et tant de maux au jeu de la fortune,
Ne lira-t-on jamais que ce dieu rigoureux ?
Jamais ne lira-t-on que cette Idalienne ?
Ne pense pas, Bouju, que les nymphes latines
Pour couvrir leur traïson d'une humble privauté,
Ne t'ébahis, Ronsard, la moitié de mon âme,
Si de ton Du Bellay France ne lit plus rien,
Et si avec l'air du ciel italien
Ni la fureur de la flamme enragée,
Ni le tranchant du fer victorieux,
Ni le dégât du soldat furieux,
Non autrement qu'on voit la pluvieuse nue
Des vapeurs de la terre en l'air se soulever,
Non pour ce qu'un grand roi ait été votre père,
Non pour votre degré et royale hauteur,
Nous ne faisons la cour aux filles de Mémoire,
Comme vous qui vivez libres de passion :
Si vous ne savez donc notre occupation,
Nouveau venu, qui cherches Rome en Rome
Et rien de Rome en Rome n'aperçois,
Ces vieux palais, ces vieux arcs que tu vois,
On donne les degrés au savant écolier,
On donne les états à l'homme de justice,
On donne au courtisan le riche bénéfice
Ores, plus que jamais, me plaît d'aimer la Muse
Soit qu'en français j'écrive ou langage romain,
Où que je tourne l'oeil, soit vers le Capitole,
Vers les bains d'Antonin ou Dioclétien,
Ô beaux cheveux d'argent mignonnement retors !
Ô front crêpe et serein ! et vous, face dorée !
Ô combien est heureux qui n'est contraint de feindre,
Ce que la vérité le contraint de penser,
Ô marâtre nature (et marâtre es-tu bien,
De ne m'avoir plus sage ou plus heureux fait naître),
Ô qu'heureux est celui qui peut passer son âge
Entre pareils à soi ! et qui sans fiction,
Ô que celui était cautement sage,
Qui conseillait, pour ne laisser moisir
Ses citoyens en paresseux loisir,
Ô que tu es heureux, si tu connais ton heur,
D'être échappé des mains de cette gent cruelle,
Ô trois et quatre fois malheureuse la terre
Dont le prince ne voit que par les yeux d'autrui,
Panjas, veux-tu savoir quels sont mes passe-temps ?
Je songe au lendemain, j'ai soin de la dépense
Par armes et vaisseaux Rome dompta le monde,
Et pouvait-on juger qu'une seule cité
Avait de sa grandeur le terme limité
Plus qu'aux bords Aetëans le brave fils d'Eson,
Qui par enchantement conquit la riche laine,
Plus riche assez que ne se montrait celle
Qui apparut au triste Florentin,
Jetant ma vue au rivage latin,
Prélat, à qui les cieux ce bonheur ont donné
D'être agrable aux rois : prélat, dont la prudence
Puis m'apparut une pointe aiguisée
D'un diamant de dix pieds en carré,
A sa hauteur justement mesuré,
Pâles esprits, et vous ombres poudreuses,
Qui jouissant de la clarté du jour
Fîtes sortir cet orgueilleux séjour,
Qu'heureux tu es, Baïf, heureux, et plus qu'heureux,
De ne suivre abusé cette aveugle déesse,
Quand ce brave séjour, honneur du nom Latin,
Qui borna sa grandeur d'Afrique et de la Bise,
Quand cette belle fleur premièrement je vis,
Qui notre âge de fer de ses vertus redore,
Quand je te dis adieu, pour m'en venir ici,
Tu me dis, mon La Haye, il m'en souvient encore :
Quand je vois ces messieurs, desquels l'autorité
Se voit ores ici commander en son rang,
Quand je voudrai sonner de mon grand Avanson
Les moins grandes vertus, sur ma corde plus basse
Quand le Soleil lave sa tête blonde
En l'Océan, l'humide et noire nuit
Un coi sommeil, un doux repos sans bruit
Que dirons-nous, Melin, de cette cour romaine,
Où nous voyons chacun divers chemins tenir,
Que ferai-je, Morel ? Dis-moi, si tu l'entends,
Ferai-je encore ici plus longue demeurance,
Que n'ai-je encor la harpe thracienne,
Pour réveiller de l'enfer paresseux
Ces vieux Césars, et les ombres de ceux
Ronsard, j'ai vu l'orgueil des colosses antiques,
Les théâtres en rond ouverts de tous côtés,
Sacrés coteaux, et vous saintes ruines,
Qui le seul nom de Rome retenez,
Vieux monuments, qui encor soutenez
Scève, je me trouvai comme le fils d'Anchise
Entrant dans l'Élysée et sortant des enfers,
Seigneur, je ne saurais regarder d'un bon oeil
Ces vieux singes de cour, qui ne savent rien faire,
Si après quarante ans de fidèle service
Que celui que je sers a fait en divers lieux,
Si celui qui s'apprête à faire un long voyage
Doit croire celui-là qui a jà voyagé,
Et qui des flots marins longuement outragé,
Si fruits, raisins et blés, et autres telles choses,
Ont leur tronc, et leur cep, et leur semence aussi,
Si je monte au Palais, je n'y trouve qu'orgueil,
Que vice déguisé, qu'une cérémonie,
Si l'aveugle fureur, qui cause les batailles,
Des pareils animaux n'a les coeurs allumés,
Si la perte des tiens, si les pleurs de ta mère,
Et si de tes parents les regrets quelquefois,
Si la vertu, qui est de nature immortelle,
Comme immortelles sont les semences des cieux,
Tant que l'oiseau de Jupiter vola,
Portant le feu dont le ciel nous menace,
Le ciel n'eut peur de l'effroyable audace
Telle que dans son char la Bérécynthienne
Couronnée de tours, et joyeuse d'avoir
Enfanté tant de dieux, telle se faisait voir
Tels que l'on vit jadis les enfants de la Terre
Plantés dessus les monts pour écheller les cieux,
Toi qui de Rome émerveillé contemples
L'antique orgueil, qui menaçait les cieux,
Ces vieux palais, ces monts audacieux,
Tout ce qu'Egypte en pointe façonna,
Tout ce que Grèce à la corinthienne,
A l'ionique, attique ou dorienne,
Tout effrayé de ce monstre nocturne,
Je vis un corps hideusement nerveux,
A longue barbe, à longs flottants cheveux,
Tout le parfait dont le ciel nous honore,
Tout l'imparfait qui naît dessous les cieux,
Tu dis que Du Bellay tient réputation,
Et que de ses amis à ne tient plus de compte :
Tu ne crains la fureur de ma plume animée,
Pensant que je n'ai rien à dire contre toi,
Sinon ce que ta rage a vomi contre moi,
Tu ne me vois jamais, Pierre, que tu ne die
Que j'étudie trop, que je fasse l'amour,
Un plus savant que moi, Paschal, ira songer
Avecques l'Ascréan dessus la double cime :
Une louve je vis sous l'antre d'un rocher
Allaitant deux bessons : je vis à sa mamelle
Mignardement jouer cette couple jumelle,
Veux-tu savoir, Duthier, quelle chose c'est Rome ?
Rome est de tout le monde un publique échafaud,
En ce mois délicieux,
Qu'amour toute chose incite,
Un chacun à qui mieux mieux
La douceur' du temps imite,
Vivons, Gordes, vivons, vivons, et pour le bruit
Des vieillards ne laissons à faire bonne chère :
Voyant l'ambition, l'envie, et l'avarice,
La rancune, l'orgueil, le désir aveuglé,
Dont cet âge de fer de vices tout rouillé
Vu le soin ménager dont travaillé je suis,
Vu l'importun souci qui sans fin me tourmente,