Le soleil dans un azur qui semble déborder comme d'un vase trop plein.
Des causses qui pleurent de toutes leurs déchirures: pelage de lions déchiquetés dont la carcasse escalade l'infini.
Lent éventail, le silence aère le visage des hommes, celui de ces passants d'un jour à la recherche des mers mortes.
Nuit sacrée, de chair triomphante!
Je te bois, je te respire comme une terre desséchée s'abreuverait d'une source jaillie par miracle. Et, à travers toi, c'est mon extase que je berce, calme, endors.
Un jour, tu diras en songeant à cette joie des sens: « Folie de jeunesse ».
Ton nom
Ton nom, je le murmure en moi-même, comme si c'était une prière.
Il n'a pas traversé les mers; il ne s'est gravé sur aucun tableau.
Il est simple, doux, riche de syllabes liquides et mielleuses.
Mon Dieu, du sein de ma détresse, je me surprends, comme jadis alors que la foi abondait dans mon âme, à crier vers vous. Cette âme désolée, et que l'espoir humain déserte, vous nomme. Elle vous cherchait dans la désolation où l'a plongée le renversement des idoles. Elle s'effare d'elle-même et, parce qu'elle est seule, elle vient de vous trouver.
Ils dansent sur un cratère; ils sont pâles et fiévreux, dévorés d'un grand mal.
La naïve espérance bat des ailes, joue dans l'azur, flotte comme un bouchon parfumé sur l'espace stellaire, revient sur elle-même, puis redescend, dépouillée de ses voiles, pose un pied sur terre et s'évanouit.
Pourquoi pleures-tu? Jamais larmes ne furent plus vaines, plus absorbées par le temps et l'espace. Tu les verserais sur la pierre, et elles seraient séchées par le vent: aussi inutiles, aussi dérisoires, n'éveillant aucune sympathie dans cette étendue, ce pays étranger, ces passants qui sont sourds et aveugles. Errant sur la planète avec ce coeur gros d'où s'échappe un cri ou un chant. Mais tout cela est dévoré par le silence hostile et sans âme. Et tu ne saurais émouvoir l'inconnaissable où se perd ton esprit et qui t'apparaît lointain comme un jardin perdu.
V'là l'bon vent, et caressant aussi.
Ma mie m'appelle, mais irai-je? Non, je resterai là, sur le bord de la route; je rêverai que je suis près d'elle et que je vais ouvrir les bras pour qu'elle s'y réfugie.
À Saint-Malo, beau port de mer... Une mer qui conduit vers un autre monde, une mer qui ignora longtemps le rêve des conquistadors, leur vol d'or vers un Eldorado, riche de pierreries, de minerais, d'érables au suc enivrant.
Un jour, Cartier s'y embarqua, sûr de découvrir un univers inconnu, Cartier et tous ceux qui vinrent créer, là-bas, une France nouvelle.
Sur la plus haute branche le rossignol chantait... L'eau claire prit mon corps blessé d'amour, le roula, l'oignit de ses caresses.
Sur la plus haute branche, le rossignol chantait. Ce fut là l'incident de ma promenade.
Les beaux canards - rouli, roulant - ouvrent leurs bouches ensanglantées.
Ce n'est pas d'avoir avalé la boule qui roulait, rouli, roulant.
Le temps de le dire - le fils du roi qui, par aventure, chassait a tué ces bêtes innocentes et vraiment trop à la portée de son fusil.
Isabeau! Ce n'est point de cette reine de Bavière qu'il sera parlé: Isabeau, belle et traîtresse, et « traînée dans la fange »...
Notre Isabeau est aussi belle, mais elle n'a pas trahi le Saint-Laurent, comme l'autre, la France. Non, Isabeau, c'est une fille de chez nous, qui fait les yeux doux à ceux qui s'approchent de son jardin, sur le bord de l'île, le long du ruisseau.
Sur le pont d'Avignon tout le monde y passe:
Choses, bêtes et gens.
Beaux et Belles, bras dessus, bras dessous.
Ah! je vous reconnais, Suzanne folle et fantastique, et vous Élise aux cheveux blonds, Henriette, déjà menée par le grand amour,
Au clair de la lune,
Mon ami Pierrot,
Prête-moi ta plume
Pour t'écrire un mot.
J'ai peur et j'ai froid. Et ma faim égale ma soif. Pierrot,
Elle tend son front d'ambre ou de lys vers le ciel.
Elle prie:
Et c'est son coeur qui de sa bouche s'envole.
Avec toi, je ferais volontiers le tour de la terre.
J'oublierais les fins dernières, le ciel et tant de choses.
Je dirais adieu à ce monde que j'ai trop aimé.
Je partirais pour ne jamais revenir, et ceux que j'ai autrefois connus et chéris, je ne les reverrais plus.
Je cacherais dans des pays pour moi inconnus ma figure qui n'est plus jeune et ses rides, filles de l'expérience.
La montagne semble dormir roulée dans le soleil. Vos yeux errent sur ce paysage familier. Il est aussi essentiel à votre âme que la rose au jardin se balançant sur sa tige. Ce paysage est à vous; nul autre ne le peut remplacer. Il a son histoire, ses bouquets d'ombre et de silence, sa griserie et sa plainte éternelle.
Elle se tient droite et figée, près de l'orgue de Barbarie, et elle a l'air de reposer, tant ses beaux yeux bruns sont calmes, fixes et, on dirait, endormis, quoique ouverts. Sur ce chemin déclive de la rue Saint-Laurent, elle paraît semblable à une madone effleurée de rêves malsains, triste et lasse des chemins sillonnés par ses pas.
Lasse et, cependant, reposée de la nuit, le matin la saisit sur ses duperies orange, l'enveloppe des sortilèges naturels: buée matinale, capricieuses arabesques du soleil et train-train des gens affairés, courant à la fortune ou aux plaisirs.
Comme UNE EAU PURE destinée à des fruits choisis et rares, je t'ai gardé pour la fin.
C'est l'heure du souvenir, car nous avons vécu. Le sable gris du temps est descendu sur nos tempes, et dans nos âmes les cicatrices soudent des plaies qui furent béantes. Destin des hommes et des choses, tel est désormais le thème de nos rêveries. Nous écoutons frémir le vent du soir. Déjà, la terre a perdu son ineffable chanson.
Tu portes ton coeur en exil comme l'autre René présentait le sien en écharpe.
Une liqueur pourprée s'en épanche qui fait songer aux après-midi de fin d'automne, au feuillage blessé, à ce soleil dont tu es le chantre appuyé, éloquent... Possédé du même rêve qu'Apollon en marche vers les royautés de l'azur.
Ton grenier, ce n'est plus qu'une arche flottante dans la nuit du néant.
Jadis, il pointait vers le ciel qui, pour l'enchanter de féeries, lui versait la pluie d'or de ses planètes. Vénus, les Gémeaux, Orion, souriaient au paon bleu qui, sur le toit, ocellait dans la nuit.
Le brouillard emmaillote la ville de ses langes. Elle s'éveille mal, ou on dirait qu'elle a dormi enroulée dans un manteau transparent et humide. Elle ne semble pas vouloir accomplir sa besogne quotidienne de bon coeur. Elle souffre sur ses jointures; elle est courbatue; elle a mal à la tête comme si elle avait bu de l'alcool. Elle se retourne sur elle- même, avec ses autobus, ses trottoirs, ses piétons, ses monuments, églises, statues, jardins, ses habitants aux ambitions réalisées ou déçues, sa tour Eiffel, son Trocadéro, son Opéra, ses hôtels, le Louvre, le Panthéon et sa montagne Sainte-Geneviève. Dans sa culotte de bronze, Monsieur Diderot du boulevard Saint-Germain regarde avec des yeux sans émotion les cafés qui, protégés de toiles tendues, abritent leurs habitués, jouant à la manille et buvant des grogs américains. La rue monte et descend, paraît glisser sur des nuages ouateux. Un homme ivre trébuche, s'abat et pousse un juron. Des autos ronflent; les voitures aux essieux gelés grincent et se plaignent.
Sur des terres d'où s'est enfuie la joie d'aimer et de vivre, le soleil promène ses rayons: il marche tout le jour, environné de sa gloire et de prismes aveuglants; il est un dieu cruel qui se plaît aux sarcasmes terrestres. Cependant que la mort s'avive, se repaît de mille têtes, il se fascine, éternel Narcisse, dans je ne sais quelle fantasmagorie de rires et de miracles verdoyants. Il est la vie qui coopère à la dévastation, aux forces brutales, au destin. De sa bouche rayée de feu, quel hymne guttural s'élance! Ne dirait-on pas une mappemonde en délire, un symbole de l'anarchique cosmos, je ne sais quel dieu barbare, roi diurnal d'un temps meurtrier, qui s'accorde à la sauvagerie des hommes et leur répond à sa manière? Et les étoiles, qui ne savent pas mentir, elles, et la lune vêtue de mystères et de halos sont toutes tristes; elles frissonnent de l'exil du soleil dans une conception de fureur qui s'intitule la force. Le crime de la terre rejaillit jusqu'aux comètes; les correspondances s'établissent de toutes choses. Pour que l'iniquité ne soit pas à jamais consacrée, voilà que la faiblesse se fait amour afin de sauver la force qui s'égare. Les étoiles frémissent, protestent; la lune a mis son voile de mélancolie et, sur sa robe transparente, il semble qu'elle traîne tous les soupirs des âmes écrasées. Le printemps cache une multiple défaite! En vain les feuilles éclatent dans la joie de vivre! En vain le choeur aérien des harmonies du printemps chante en la sérénité du soir! Mai nous arrive sur des vagues de sang: la brise du matin si douce, douce comme caresse de mère, est grosse de sanglots.
Ainsi chaque jour, elle se fait conduire par ses esclaves sur la terrasse et là, devant le matin de pourpre, elle offre à la nature l'hommage de son désir. Magnifique proie! Divinité de nos ardeurs jamais éteintes! Symbole de la passion qui est la jeunesse sacrée des choses et des êtres ou bien renaissance des coeurs qui se reprennent à la chimère d'aimer! Jamais le destin ne s'était préparé une victime plus parfaite, plus expiatrice des péchés terrestres. Jamais pâte humaine n'allait devenir, par la douleur, un joyau plus finement ciselé. C'est en esprit et en âme qu'il la faut vénérer. Il ne suffirait pas qu'un Racine l'ait chantée, nous en ait, dans un drame immortel, raconté l'histoire. Cette Reine peut satisfaire à la fois l'esprit et le coeur: car, imaginée de toutes pièces, oeuvre de raison pure, elle solliciterait l'adhésion de l'intelligence, à l'égal de la Joconde. Si elle manque de sérénité railleuse, de cette félinité que l'on admire chez la Dame de Florence, c'est qu'elle est jetée dans le courant humain et devient l'âme d'un drame. Sans voix, sans manifestation verbale de son émotivité, elle rentrerait dans la catégorie des types purs, dépouillés de matière. Heureusement elle parle et s'exprime entièrement: son secret nous est livré par ses paroles, et contrairement à l'élue du peintre, la bouche et le regard ne se fleurissent pas seuls de confessions. Phèdre éclate en aveux et c'est à l'âme et aux sens qu'ils vont frapper.
Il s'appelait Mathurin et, tout jeune, il s'était « engagé » dans les épluchettes de blé d'Inde comme violoneux. Il jouait, jouait, jouait. Et derrière lui, traîné par une corde, son petit cochon le suivait. Il ne pouvait guère s'en passer: c'était son alter ego, son indispensable condition d'existence. Et avec ça, il était triste. En lui se débattaient tous les petits diables souffreteux qui avaient passé sur terre, toutes les petites filles qui n'avaient fait que pleurer et qui, devenues grandes, continuaient à être des petites filles à pleurer, pleurantes. - Et puis, un bon petit coeur, le coeur un peu bête des coeurs bons, celui dont on dit en riant: « Vous savez, c'est un enfant, nous le briserons à l'heure venue, et après qu'il se sera vidé de toutes ses colères et de toutes ses larmes, on le roulera vers la mort, dans les langes d'enfant semés de petites croix, ce qui est une façon définitive de rouler les enfants, quand ils sont redevenus, parfois, des enfants enfants. »