L'Aboma
Du pied des sommets bleus, là-bas, dans le ciel clair,
Épandu sur les lacs, les forêts et les plaines,
Le vaste fleuve, enflé de cent rivières pleines,
S'en va vers l'orient du monde et vers la mer.
L'or fluide du jour jaillit en gerbes vives,
Monte, s'épanouit, retombe, et, ruisselant
Comme un rose incendie au fleuve étincelant,
Semble le dilater au-dessus de ses rives.
Sous les palétuviers visqueux, aux longs arceaux,
Dans l'enchevêtrement aigu des herbes grasses,
Tourbillonne l'essaim des moustiques voraces
Et des mouches dont l'aile égratigne les eaux.
L'ara vêtu de pourpre éveille les reptiles,
Crotales et corails, agacés de ses cris,
Et qui bercent le nid grêle des colibris
Par l'ondulation de leurs fuites subtiles.
Au loin, à l'horizon des pacages herbeux,
Où la brume en flocons transparents s'évapore,
Passent, aiguillonnés des flèches de l'aurore,
Des troupeaux d'étalons sauvages et de boeufs.
Ils courent, les uns fiers et joyeux, l'oeil farouche,
Crins hérissés, la queue au vent, et par milliers
Martelant bonds sur bonds les déserts familiers,
Et ceux-ci, mufle en terre et la bave à la bouche.
Les caïmans, le long des berges embusqués,
Guettent, en soulevant du dos la vase noire,
Le jaguar qui descend au fleuve pour y boire
Et qui hume dans l'air leurs effluves musqués.
Mais sur l'îlot moussu que la rosée imbibe,
Par les vagues rumeurs troublé dans son sommeil,
Se déroule, haussant sa spirale au soleil,
Le vieux roi des pythons, l'Aboma caraïbe.
La mâle torsion de ses muscles d'acier
Soutient le col superbe et la tête squameuse ;
Sa queue en longs frissons fouette l'onde écumeuse ;
Il se dresse du haut de son orgueil princier.
Armuré de topaze et casqué d'émeraude,
Comme une idole antique immobile en ses noeuds,
Tel, baigné de lumière, il rêve, dédaigneux
Et splendide, et dardant sa prunelle qui rôde.
Puis, quand l'ardeur céleste enveloppe à la fois
Les nappes d'eau torride et la terre enflammée,
Il plonge, et va chercher sa proie accoutumée,
Le taureau, le jaguar, ou l'homme, au fond des bois.
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