Hommage
I
Pour y tasser le poids de tes belles lourdeurs,
Tes doubles seins frugaux et savoureux qu'arrose
Ton sang, tes bras bombés que lustre la peau rose,
Ton ventre où les poils roux toisonnent leurs splendeurs,
Je tresserai mes vers comme, au fond des villages,
Assis, au seuil de leur maison, les vieux vanniers
Mêlent les osiers bruns et blancs de leurs paniers,
En dessins nets, pris à l'émail des carrelages.
Ils contiendront les ors fermentés de ton corps ;
Et je les porterai comme des fleurs de fête,
En tas massifs et blonds, au soleil, sur ma tête,
Orgueilleusement clair, comme il convient aux forts.
II
Ta grande chair me fait songer aux centauresses
Dont Paul Rubens, avec le feu de ses pinceaux,
Incendiait les crins au clair, les bras en graisse,
Les seins pointés vers les yeux verts des lionceaux.
Ton sang était le leur, alors qu'au crépuscule,
Sous tel astre mordant de soir le ciel d'airain,
Leur grande voix hélait quelque farouche Hercule
Que la nuit égarait dans le brouillard marin ;
Et que les sens crispés d'ardeur vers les caresses,
Et le ventre toujours béant vers l'inconnu,
Leurs bras tordaient l'appel lascif vers les adresses
Des monstres noirs, lécheurs de rut, sur un corps nu.
III
Ce que je choisirais pour le symboliser,
Ce ne seraient ni lys, ni tournesols, ni roses
Ouvrant aux vents frôleurs leur corolle en baiser,
Ni les grands nénuphars dont les pulpes moroses
Et les larges yeux froids, chargés d'éternité,
Bâillent sur l'étang clair leurs rêves immobiles,
Ni le peuple des fleurs despotique et fouetté
De colère et de vent sur les grèves hostiles,
Non - Mais tout frémissant d'aurore et de soleil,
Comme des jets de sang se confondent par gerbes,
En pleine floraison, en plein faste vermeil,
Ce serait un massif de dahlias superbes,
Qui, dans l'automne en feu des jours voluptueux,
Dans la maturité chaude de la matière,
Comme de grands tétons rouges et monstrueux,
Se raidiraient sous les mains d'or de la lumière.
IV
Les forts montent la vie ainsi qu'un escalier,
Sans voir d'abord que les femmes sur leurs passages
Tendent vers eux leurs seins, leurs fronts et leurs visages
Et leurs bras élargis en branches d'espalier.
Ils sont les assoiffés de ciel, nocturne hallier,
Où buissonnent des feux en de noirs paysages,
Et si haut montent-ils, séduits par des présages,
Qu'ils parviennent enfin au suprême palier.
Ils y cueillent des fruits d'astres et de comètes ;
Puis descendent, lassés de gloire et de conquêtes,
L'esprit déçu, les yeux ailleurs, les coeurs brûlés ;
Et regardant alors les femmes qui les guettent,
Ils s'inclinent devant, à deux genoux, et mettent
Entre leurs mains en or les grands mondes volés.
D'autres poésies de Émile VERHAEREN
A la Belgique
Hélas, depuis les jours des suprêmes combats,
Tes compagnes sont la frayeur et l'infortune ;
Tu n'as plus pour pays que des lambeaux de dunes
Et des plaines en feu sur...
A la gloire des cieux
L'infini tout entier transparaît sous les voiles
Que lui tissent les doigts des hivers radieux
Et la forêt obscure et profonde des cieux
Laisse tomber vers nous son...
A la gloire du vent
- Toi qui t'en vas là-bas,
Par toutes les routes de la terre,
Homme tenace et solitaire,
Vers où vas-tu, toi qui t'en vas ?
- J'aime le vent, l'air et...
A Pâques
Frère Jacques, frère Jacques,
Réveille-toi de ton sommeil d'hiver
Les fins taillis sont déjà verts
Et nous voici au temps de Pâques,
Frère Jacques.
Aprement
Le jour
Ils se croisaient dans leur étable et dans leur cour,
Leurs durs regards obstinément fixés à terre ;
Et tous les deux, ils s'acharnaient à soigner mieux,
Ardeur des sens, ardeur des coeurs...
Ardeur des sens, ardeur des coeurs, ardeur des âmes,
Vains mots créés par ceux qui diminuent l'amour ;
Soleil, tu ne distingues pas d'entre tes flammes
Celles du...
Asseyons-nous tous deux près du chemin
Asseyons-nous tous deux près du chemin,
Sur le vieux banc rongé de moisissures,
Et que je laisse, entre tes deux mains sûres,
Longtemps s'abandonner ma main.
Au bord du quai
Et qu'importe d'où sont venus ceux qui s'en vont,
S'ils entendent toujours un cri profond
Au carrefour des doutes !
Mon corps est lourd, mon corps est las,
Je veux...
Au clos de notre amour, l'été se continue
Au clos de notre amour, l'été se continue :
Un paon d'or, là-bas, traverse une avenue ;
Des pétales pavoisent
- Perles, émeraudes, turquoises -
L'uniforme sommeil...
Au loin
Ancres abandonnées sous des hangars maussades,
Porches de suie et d'ombre où s'engouffrent des voix,
Pignons crasseux, greniers obscurs, mornes façades
Et gouttières...
Précédentes poésies
Hommage
Le silence déjà funèbre d'une moire
Dispose plus qu'un pli seul sur le mobilier
Que doit un tassement du principal pilier
Précipiter avec le manque de mémoire.
Hérodiade - Cantique de saint Jean
Le soleil que sa halte
Surnaturelle exalte
Aussitôt redescend
Incandescent
Je sens comme aux vertèbres
S'éployer des ténèbres
Toutes dans un...
Feuillet d'album
Tout à coup et comme par jeu
Mademoiselle qui voulûtes
Ouïr se révéler un peu
Le bois de mes diverses flûtes
Il me semble que cet essai
Tenté devant un...
Eventail de Mademoiselle Mallarmé
Ô rêveuse, pour que je plonge
Au pur délice sans chemin,
Sache, par un subtil mensonge,
Garder mon aile dans ta main.
Une fraîcheur de crépuscule
Te...
Eventail de Madame Mallarmé
Avec comme pour langage
Rien qu'un battement aux cieux
Le futur vers se dégage
Du logis très précieux
Aile tout bas la courrière
Cet éventail si c'est...

