L'Europe

Un soir plein de clartés et de nuages d'or,
Du fond des cieux lointains, rayonne au coeur d'un port
Léger de mâts et lourd de monstrueux navires ;
L'ombre est de pourpre autour des aigles de l'Empire
Dont le bronze géant règne sur les maisons.
On écoute bondir, dans leurs beffrois, les cloches ;
D'héroïques drapeaux pendent aux frontons proches,
Et la gloire en tumulte envahit l'horizon.
Et c'est l'heure où le songe et l'effort se confondent,
Où l'on s'attarde, regardant au loin la mer,
A rêver ce que sont et l'homme et l'univers
Grâce à l'Europe intense et maîtresse du monde.
Depuis cent et cent ans
Que le sang roule en son coeur haletant,
Toujours, malgré les deuils et les fléaux voraces,
Et les guerres criant la haine à travers temps,
Elle éduqua ses races
A ne jamais planter
Les arbres de leur force et de leur volonté
Que dans le jardin clos des réalités sûres.
Clairvoyance, méthode, ordre et mesure ;
Routes dont nul brouillard ne dérobe le bout ;
Vendange immensément et dûment poursuivie
Au long des rameaux clairs des vignes de la vie ;
Calcul dans le travail universel qui bout ;
Hâte, calme, prudence, audace,
Fièvre mêlée à la lenteur tenace,
Ô la complexe et formidable ardeur
Pour les luttes et les conquêtes
Que l'Europe porte en sa tête
Et thésaurise dans son coeur !
Elle est partout présente
Et agissante,
Les yeux hallucinés par les rouges trésors
Qu'en leurs replis obscurs, profonds et méandriques,
Les montagnes d'Asie et les forêts d'Afrique
On ne sait où, là-bas, lui réservent encor.
Les arbres violents des forêts millénaires
Inclinent vers ses mains leurs fruits délicieux :
Les poings de leurs rameaux semblent tordre les cieux
Et leur front ferme et haut se buter aux tonnerres.
Au coeur des archipels, elle explore des îles
Dont le sol est strié d'amiante et d'argent
Et dont les grandes fleurs, aux vents des soirs, bougeant,
Lui présentent leurs sucs ou leurs venins dociles.
Les monts sont perforés et les isthmes fendus
Pour que des chemins d'eau moins longs et moins perdus
Joignent entre eux les ports merveilleux de la terre.
Même la nuit et ses étoiles feudataires
Collaborent, là-haut, avec leurs feux unis,
A la marche tranquille, énorme et solitaire,
Des grands vaisseaux pointant leur cap sur l'infini ;
Et les marchands de Londres et les courtiers d'Hambourg,
Et ceux qui sont partis de Gênes ou de Marseille,
Et les aventuriers que l'audace conseille,
Et les savants hardis et les émigrants gourds,
Tous, où qu'ils débarquent, passent, luttent, s'installent,
Confient aux sols nouveaux des plus lointains pays,
Avec leur fièvre active et leur travail précis,
Le grain qui fit fleurir leur âme occidentale.

Ô ces héros d'Europe armés de projets clairs,
Actifs dans le triomphe, adroits dans les revers,
Cerveaux dominateurs de forfaits et de crimes,
Mains agrafant l'espoir à la force unanime,
Constructeurs éblouis des tours de l'avenir
Où les pierres d'argent des plus fermes idées
Brillent, de vent, d'espace et de feux inondées,
Sont-ils géants par leur ardeur à tout unir !
Ils s'oublieraient eux-mêmes en leur oeuvre féconde,
N'était qu'au Nord, là-haut, sous les brumes profondes,
Les banques de Glascow, d'Anvers et de Francfort
Guettent toujours, avec leurs yeux de fièvre et d'or,
Leurs gestes de chercheurs dispersés sur le monde.

La terre immense et riche et prodigue, la terre
Vivante est à celui qui la détient le mieux
Et la dompte, sous son effort victorieux,
Comme un cheval fumant cabré dans la lumière.
Et l'Europe qui modela au cours des temps
La fruste Océanie et la jeune Amérique,
Avec les doigts savants de sa force lyrique,
Poursuit, comme autrefois, son travail exaltant.
Les grands lacs lumineux des Congos noirs la tentent,
Les vieux déserts semés d'oasis et de tentes,
L'équateur rouge et ses flores d'or éclatant.

Devant le masque cru des féroces idoles,
Elle apporte soudain de nouvelles paroles,
Elle déplie en des âmes mornes encor
L'aile obscure qui soutiendra leur prime essor
Et sur des fronts étroits et durs que rapetisse
L'esclavage, la peur, l'effroi, la cruauté,
Sa main fait lentement, mais sûrement flotter
Quelque rêve futur qui serait la justice.

Vous avez aimé cette poésie ? faites la connaître !

Partager

Lien permanent L'Europe

Traduction(s) L'Europe (english page)

Mots-clefs : neige  longue  emile  monde  leurope  arbres  fond  vent  mousse  blanche  long  butte 

D'autres poésies de Émile VERHAEREN

A la Belgique

Hélas, depuis les jours des suprêmes combats,
Tes compagnes sont la frayeur et l'infortune ;
Tu n'as plus pour pays que des lambeaux de dunes
Et des plaines en feu sur...

lire la suite de la poésie : A la Belgique
mots clefs : emile  coeur  premier  sage  autre  honneur  respect  message  divine  langage 

A la gloire des cieux

L'infini tout entier transparaît sous les voiles
Que lui tissent les doigts des hivers radieux
Et la forêt obscure et profonde des cieux
Laisse tomber vers nous son...

lire la suite de la poésie : A la gloire des cieux
mots clefs :

A la gloire du vent

- Toi qui t'en vas là-bas,
Par toutes les routes de la terre,
Homme tenace et solitaire,
Vers où vas-tu, toi qui t'en vas ?

- J'aime le vent, l'air et...

lire la suite de la poésie : A la gloire du vent
mots clefs : lest  emile  cervelle  coeurs  fleurs  froid  toujours  course  rouge  humide 

A Pâques

Frère Jacques, frère Jacques,
Réveille-toi de ton sommeil d'hiver
Les fins taillis sont déjà verts
Et nous voici au temps de Pâques,
Frère Jacques.

lire la suite de la poésie : A Pâques
mots clefs :

Aprement

Le jour
Ils se croisaient dans leur étable et dans leur cour,
Leurs durs regards obstinément fixés à terre ;
Et tous les deux, ils s'acharnaient à soigner mieux,

lire la suite de la poésie : Aprement
mots clefs : coup  emile  longtemps  coeur  aprement  parler  mains  aussi  laisse  jamais 

Ardeur des sens, ardeur des coeurs...

Ardeur des sens, ardeur des coeurs, ardeur des âmes,
Vains mots créés par ceux qui diminuent l'amour ;
Soleil, tu ne distingues pas d'entre tes flammes
Celles du...

lire la suite de la poésie : Ardeur des sens, ardeur des coeurs...
mots clefs :

Asseyons-nous tous deux près du chemin

Asseyons-nous tous deux près du chemin,
Sur le vieux banc rongé de moisissures,
Et que je laisse, entre tes deux mains sûres,
Longtemps s'abandonner ma main.

lire la suite de la poésie : Asseyons-nous tous deux près du chemin
mots clefs : tau  parmi  emile  force  champs  coeur  simple  pays  sens  fond 

Au bord du quai

Et qu'importe d'où sont venus ceux qui s'en vont,
S'ils entendent toujours un cri profond
Au carrefour des doutes !
Mon corps est lourd, mon corps est las,
Je veux...

lire la suite de la poésie : Au bord du quai
mots clefs :

Au clos de notre amour, l'été se continue

Au clos de notre amour, l'été se continue :
Un paon d'or, là-bas, traverse une avenue ;
Des pétales pavoisent
- Perles, émeraudes, turquoises -
L'uniforme sommeil...

lire la suite de la poésie : Au clos de notre amour, l'été se continue
mots clefs : vent  exquis  excessive  arbres  doux  petit  emile  au  clos  amour 

Au loin

Ancres abandonnées sous des hangars maussades,
Porches de suie et d'ombre où s'engouffrent des voix,
Pignons crasseux, greniers obscurs, mornes façades
Et gouttières...

lire la suite de la poésie : Au loin
mots clefs :

Précédentes poésies

Les sanglots embrasés qu'à tout moment il tire

Les sanglots embrasés qu'à tout moment il tire,
Joignant à ses propos toujours quelque serment ;
Font que mille beautés pensent certainement
Qu'il n'est rien ici-bas...

lire la suite de la poésie : Les sanglots embrasés qu'à tout moment il tire
mots clefs :

Esprit, dès le berceau dans le ciel emporté

Esprit, dès le berceau dans le ciel emporté,
Qui dédaignes l'éclat des choses moins durables,
Et toujours t'arrêtant aux desseins honorables,
Ne t'es jamais soumis à...

lire la suite de la poésie : Esprit, dès le berceau dans le ciel emporté
mots clefs : roi  emporte  tenir  ciel  demain  pays  fond  beffroi  sol  vis 

Avoir peu de parents, moins de train que de rente

Avoir peu de parents, moins de train que de rente,
Et chercher en tout temps l'honnête volupté,
Contenter ses désirs, maintenir sa santé,
Et l'âme de procès et de...

lire la suite de la poésie : Avoir peu de parents, moins de train que de rente
mots clefs :

Avecques mon amour naît l'amour de changer

Avecques mon amour naît l'amour de changer.
J'en aime une au matin ; l'autre au soir me possède.
Premier qu'avoir le mal, je cherche le remède,
N'attendant être pris...

lire la suite de la poésie : Avecques mon amour naît l'amour de changer
mots clefs : raison  ciel  nait  autres  toujours  vis  hors  couleurs  ans  amour 

Une belle Vestale habite au beau rivage

Une belle Vestale habite au beau rivage
D'Orne, où c'est qu'elle vit comme en un hermitage.
Quelquefois en son parc elle se sied au bois,
Gaillarde sur les eaux elle...

lire la suite de la poésie : Une belle Vestale habite au beau rivage
mots clefs : brave  lieux  lieu  partout  autre  hors  espoir  rivage  soir  amour