Le spectacle
Au fond d'un hall sonore et radiant,
Sous les ailes énormes
Et les duvets des brumes uniformes,
Parfois, le soir, on déballe les Orients.
Les tréteaux clairs luisent comme des armes ;
De gros soleils en strass brillent, de loin en loin ;
Des cymbaliers hagards entrechoquent leurs poings
Et font sonner et tonner les vacarmes.
Le rideau s'ouvre : et bruit, clarté, rage, fracas,
Splendeur ! quand les valseurs et les valseuses roses
Apparaissent, mêlant et démêlant leurs poses,
En un taillis bougeant de gestes et de pas.
Des bataillons de danseuses en marche
Grouillent, sur des rampes ou sous des arches ;
Jambes, hanches, gorges, maillots, jupes, dentelles
- Attelages de rut, ou par couples blafards
Des seins bridés mais bondissants s'attellent,
Passent, crus de sueur ou blancs de fard.
Des mains vaines s'ouvrent et se referment vite,
Sans but, sinon pour ressaisir
L'invisible désir,
En fuite ;
Une clownesse, la jambe au clair,
Raidit l'obscénité dans l'air ;
Une autre encor, les yeux noyés et les flancs fous,
Se crispe, ainsi qu'une bête qu'on foule,
Et la rampe l'éclaire et bout par en dessous
Et toute la luxure de la foule
Se soulève soudain et l'acclame, debout.
O le blasphème en or criard, qui, là, se vocifère !
O la brûlure à cru sur la beauté de la matière !
O les atroces simulacres
De l'art blessé à mort que l'on massacre !
O le plaisir qui chante et qui trépigne
Dans la laideur tordue en tons et lignes ;
O le plaisir humain au rebours de la joie,
Alcool pour les regards, alcool pour les pensées,
O le pauvre plaisir qui exige des proies
Et mord des fleurs qui ont le goût de ses nausées !
Jadis, il marchait nu, héroïque et placide,
Les mains fraîches, le front lucide,
Le vent et le soleil dansaient dans ses cheveux ;
Toute la vie harmonique et divine
Se réchauffait dans sa poitrine ;
Il la respirait fruste et l'expirait plus belle ;
Il ignorait la loi qui l'eût dressé : rebelle ;
Et l'aube et les couchants et les sources naïves
Et le frôlement vert des branches attentives
Par à travers sa chair donnaient à son âme profonde
L'universel baiser qui fait s'aimer les mondes.
Mais aujourd'hui, sénile et débauché,
Il lèche et mord et mange son péché ;
Il cultive, dans un jardin d'anomalies,
Bibles, codes, textes, règles, qu'il multiplie
Pour les nier et les flétrir par des viols.
Et ses amours sont l'or. Et ses haines ? les vols
Vers la beauté toujours plus claire et plus certaine
Qui s'ouvre en fleurs d'astres au pré des nuits lointaines.
Et le voici au fond de palais monstrueux
Dont les vitraux dardent aux cieux
L'inquiétude,
Et le voici, soudain, qui se transforme en multitude.
La scène brille, ainsi qu'un éventail,
Au fond, luisent des minarets d'émail
Et des maisons et des terrasses claires.
Sous les feux bleus des lampadaires,
En rythmes lents d'abord, mais violents soudain,
Se cueillant des baisers et se frôlant les seins,
Se rencontrent les bayadères ;
Des négrillons, coiffés de plumes,
- Les dents blanches, couleur d'écume,
En leurs bouches, vulves ouvertes, -
Bougent, tous les mêmes, d'après un branle inerte.
Un tambour bat, un son de cor s'entête,
Un fifre cru chatouille un refrain bête,
Et c'est enfin, pour la suprême apothéose,
Un assaut fou débordant sur les planches,
Un étagement d'or, de gorges et de hanches,
D'enlacements crispés et de terribles poses
Et des torses offerts et des robes fendues
Et des grappes de vice entre des fleurs pendues.
Et l'orchestre se meurt ou brusquement halète
Et monte et s'enfle et roule en aquilons ;
Des spasmes sourds sortent des violons ;
Des chiens lascifs semblent japper dans la tempête
Des bassons forts et des gros cuivres ;
Mille désirs naissent, gonflés, pesants, goulus.
On les dirait si lourds que tous, n'en pouvant plus,
Se prostituent en hâte et choient et se délivrent.
Et minuit sonne et la foule s'écoule
- Le hall fermé - parmi les trottoirs noirs ;
Et sous les lanternes qui pendent
Rouges, dans la brume, ainsi que des viandes,
Ce sont des filles qui attendent.
D'autres poésies de Émile VERHAEREN
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Aprement
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Asseyons-nous tous deux près du chemin,
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Au clos de notre amour, l'été se continue :
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Précédentes poésies
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Avoir peu de parents, moins de train que de rente,
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Avecques mon amour naît l'amour de changer.
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Une belle Vestale habite au beau rivage
Une belle Vestale habite au beau rivage
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