Les pêcheurs
Le site est floconneux de brume
Qui s'épaissit en bourrelets,
Autour des seuils et des volets,
Et, sur les berges, fume.
Le fleuve traîne, pestilentiel,
Les charognes que le courant rapporte;
Et la lune semble une morte
Qu'on enfouit au bout du ciel.
Seules, en des barques, quelques lumières
Illuminent et grandissent les dos
Obstinément courbés, sur l'eau,
Des vieux pêcheurs de la rivière,
Qui longuement, depuis hier soir,
Pour on ne sait quelle pêche nocturne
Ont descendu leur filet noir,
Dans l'eau mauvaise et taciturne.
Au fond de l'eau, sans qu'on les voie
Sont réunis les mauvais sorts
Qui les guettent, comme des proies,
Et qu'ils pêchent, à longs efforts,
Croyant au travail simple et méritoire,
La nuit, sous les brumes contradictoires.
Les minuits durs sonnent là-bas,
A sourds marteaux, sonnent leurs glas,
De tour en tour, les minuits sonnent,
Les minuits durs des nuits d'automne
Les minuits las.
Les pêcheurs noirs n'ont sur la peau
Rien que des loques équivoques ;
Et, dans leur cou, leur vieux chapeau
Répand en eau, goutte après goutte,
La brume toute.
Les villages sont engourdis
Les villages et leurs taudis
Et les saules et les noyers
Que les vents d'Ouest ont guerroyés.
Aucun aboi ne vient des bois
Ni aucun cri, par à travers le minuit vide,
Qui s'imbibe de cendre humide.
Sans qu'ils s'aident, sans qu'ils se hèlent,
En leurs besognes fraternelles,
N'accomplissant que ce qu'il doit,
Chaque pêcheur pêche pour soi :
Et le premier recueille, en les mailles qu'il serre,
Tout le fretin de sa misère ;
Et celui-ci ramène, à l'étourdie,
Le fond vaseux des maladies ;
Et tel ouvre ses nasses
Aux deuils passants qui le menacent ;
Et celui-là ramasse, aux bords,
Les épaves de son remords.
La rivière tournant aux coins
Et bouillonnant aux caps des digues
S'en va - depuis quels jours ? - au loin
Vers l'horizon de la fatigue ;
Sur les berges, les peaux des noirs limons
Nocturnement, suent le poison
Et les brouillards sont des toisons,
Qui s'étendent jusqu'aux maisons.
Dans leurs barques, où rien ne bouge,
Pas même la flamme d'un falot rouge
Nimbant, de grands halos de sang,
Le feutre épais du brouillard blanc,
La mort plombe de son silence
Les vieux pêcheurs de la démence.
Ils sont les isolés au fond des brumes,
Côte à côte, mais ne se voyant pas :
Et leurs deux bras sont las ;
Et leur travail, c'est leur ruine.
Dites, si dans leur nuit, ils s'appelaient
Et si leurs voix se consolaient !
Mais ils restent mornes et gourds,
Le dos voûté et le front lourd,
Avec, à côté d'eux, leur petite lumière
Immobile, sur la rivière.
Comme des blocs d'ombre, ils sont là,
Sans que leurs yeux, par au delà
Des bruines âpres et spongieuses
Ne se doutent qu'il est, au firmament,
Attirantes comme un aimant,
Des étoiles prodigieuses.
Les pêcheurs noirs du noir tourment
Sont les perdus, immensément,
Parmi les loins, parmi les glas
Et les là-bas qu'on ne voit pas ;
Et l'humide minuit d'automne
Pleut dans leur âme monotone.
D'autres poésies de Émile VERHAEREN
A la Belgique
Hélas, depuis les jours des suprêmes combats,
Tes compagnes sont la frayeur et l'infortune ;
Tu n'as plus pour pays que des lambeaux de dunes
Et des plaines en feu sur...
A la gloire des cieux
L'infini tout entier transparaît sous les voiles
Que lui tissent les doigts des hivers radieux
Et la forêt obscure et profonde des cieux
Laisse tomber vers nous son...
A la gloire du vent
- Toi qui t'en vas là-bas,
Par toutes les routes de la terre,
Homme tenace et solitaire,
Vers où vas-tu, toi qui t'en vas ?
- J'aime le vent, l'air et...
A Pâques
Frère Jacques, frère Jacques,
Réveille-toi de ton sommeil d'hiver
Les fins taillis sont déjà verts
Et nous voici au temps de Pâques,
Frère Jacques.
Aprement
Le jour
Ils se croisaient dans leur étable et dans leur cour,
Leurs durs regards obstinément fixés à terre ;
Et tous les deux, ils s'acharnaient à soigner mieux,
Ardeur des sens, ardeur des coeurs...
Ardeur des sens, ardeur des coeurs, ardeur des âmes,
Vains mots créés par ceux qui diminuent l'amour ;
Soleil, tu ne distingues pas d'entre tes flammes
Celles du...
Asseyons-nous tous deux près du chemin
Asseyons-nous tous deux près du chemin,
Sur le vieux banc rongé de moisissures,
Et que je laisse, entre tes deux mains sûres,
Longtemps s'abandonner ma main.
Au bord du quai
Et qu'importe d'où sont venus ceux qui s'en vont,
S'ils entendent toujours un cri profond
Au carrefour des doutes !
Mon corps est lourd, mon corps est las,
Je veux...
Au clos de notre amour, l'été se continue
Au clos de notre amour, l'été se continue :
Un paon d'or, là-bas, traverse une avenue ;
Des pétales pavoisent
- Perles, émeraudes, turquoises -
L'uniforme sommeil...
Au loin
Ancres abandonnées sous des hangars maussades,
Porches de suie et d'ombre où s'engouffrent des voix,
Pignons crasseux, greniers obscurs, mornes façades
Et gouttières...
Précédentes poésies
Les sanglots embrasés qu'à tout moment il tire
Les sanglots embrasés qu'à tout moment il tire,
Joignant à ses propos toujours quelque serment ;
Font que mille beautés pensent certainement
Qu'il n'est rien ici-bas...
Esprit, dès le berceau dans le ciel emporté
Esprit, dès le berceau dans le ciel emporté,
Qui dédaignes l'éclat des choses moins durables,
Et toujours t'arrêtant aux desseins honorables,
Ne t'es jamais soumis à...
Avoir peu de parents, moins de train que de rente
Avoir peu de parents, moins de train que de rente,
Et chercher en tout temps l'honnête volupté,
Contenter ses désirs, maintenir sa santé,
Et l'âme de procès et de...
Avecques mon amour naît l'amour de changer
Avecques mon amour naît l'amour de changer.
J'en aime une au matin ; l'autre au soir me possède.
Premier qu'avoir le mal, je cherche le remède,
N'attendant être pris...
Une belle Vestale habite au beau rivage
Une belle Vestale habite au beau rivage
D'Orne, où c'est qu'elle vit comme en un hermitage.
Quelquefois en son parc elle se sied au bois,
Gaillarde sur les eaux elle...

