C'était un petit garçon...
Il s'appelait Mathurin et, tout jeune, il s'était « engagé » dans les épluchettes de blé d'Inde comme violoneux. Il jouait, jouait, jouait. Et derrière lui, traîné par une corde, son petit cochon le suivait. Il ne pouvait guère s'en passer: c'était son alter ego, son indispensable condition d'existence. Et avec ça, il était triste. En lui se débattaient tous les petits diables souffreteux qui avaient passé sur terre, toutes les petites filles qui n'avaient fait que pleurer et qui, devenues grandes, continuaient à être des petites filles à pleurer, pleurantes. - Et puis, un bon petit coeur, le coeur un peu bête des coeurs bons, celui dont on dit en riant: « Vous savez, c'est un enfant, nous le briserons à l'heure venue, et après qu'il se sera vidé de toutes ses colères et de toutes ses larmes, on le roulera vers la mort, dans les langes d'enfant semés de petites croix, ce qui est une façon définitive de rouler les enfants, quand ils sont redevenus, parfois, des enfants enfants. »
Il avait une âme de Petit Chose, de Jack et de Poil de Carotte, et toutes ces âmes mises à l'épreuve en même temps, différentes quoique soeurs, quand elles se mettaient à battre, chacune de leur côté, il lui paraissait que sa poitrine allait s'ouvrir et tomber, là, dans la rue, et qu'on lui volerait même ça, sa poitrine malade. Pauvre petit jeune homme!
Le jour, vêtu d'inconscience et de désirs morbides, à la saison d'été, il se mariait à la nature et lui faisait place en son âme. Il s'amusait à suivre le vol des papillons qui le grisaient de couleurs et, volontiers, il s'imaginait un pareil destin: mourir d'une mort vaine, étouffé dans un calice de roses, ou à la première heure automnale, lorsque le froid transperce d'agonie les choses d'azur, les insectes trompés par les fausses promesses d'un été sans limites!
Et l'hiver, si son chagrin s'ingéniait en tortures, il se couchait au fond du jardin glacé et, laissant pleuvoir les étoiles liliales, se sentait mort, statue de neige. Pauvre petit jeune homme !
Il dormait mal, la nuit, toujours réveillé par des cauchemars et le battement de ses artères. Il rêvait à des choses indicibles et la volupté le conduisait jusque sur les tours de Notre-Dame. Là, il rayonnait, taquinait la lune et les astres, parlait à ses anges gardiens, à des compagnons morts et à une petite fille qui s'était éteinte, un jour, d'avoir pleuré sur son gilet. Pauvre petit jeune homme!
Longtemps, il erra sur les routes; il connut des joies traversées d'orages et ce que l'on est convenu d'appeler l'humaine misère. Ayant appris à lire, il passait ses jours dans Rabier, Forain, Caran d'Ache, et les autres. C'est vers eux qu'il allait instinctivement les caricaturistes et les dessinateurs gais. Et son tempérament fantasque s'y alimentait d'une tristesse immense. C'est pourquoi, de préférence à tout, il les lisait. Son visage s'éclairait à la lecture d'Achille fourre son nez partout. Un moment, il exultait - la durée d'un éclair - et la nuit se remettait à descendre.
Un jour, il s'assit au bord des chemins qui étaient croches, il s'assit et demeura longtemps à regarder le ciel, la verdure, les arbres et, là-bas, la mer roulant en bruit profond et sourd. Il leva ses mains dans la lumière, les fit danser et rit à gorge déployée de voir que les rayons les perçaient ainsi que de menues flèches. Il respira à longs traits et, portant une main à son coeur, il sentit qu'il s'en était allé, qu'il était partout et nulle part, dans le passé ou l'avenir.
Alors, il éclata de rire, et si fort, si fort qu'il mourut dans son rire, avec le murmure des feuilles, agitées par le vent qui pleurait sur la terre.
C 'était un p 'tit garçon
Qui p... du vinaigre,
Qui jouait du violon
Sur la queue d'un cochon.
D'autres poésies de Marcel DUGAS
Paroles en liberté
Avant-Propos
Je me suis agenouillé devant les idoles, je me prosterne plus que jamais en présence du Dieu unique, créateur des mondes, des êtres et des choses.
Matins
Soirs
Soirs où la chair n'est qu'une grande plainte désolée vers les étoiles...
Soirs où meurent toutes les âmes vaines, lasses de frémir et d'adorer...
Soirs pareils à des fantômes glissant au bord du sommeil et faisant de la nuit une fresque d'ombres passionnées...
L'idéal maison
J'avais construit ma maison sur un ciel de nuages et de zéphyr. Et pour que nul ne me dérobe mes tableaux, mes statues, mes rêves, j'étais allé, sur une montagne très haute, la suspendre dans l'azur. Elle était belle, ma fantastique demeure! Elle était la chose du soleil, du jour, de la nuit, et la flamme qui monte et le parfum qui descend avec lenteur sur la plaine. En elle se refaisaient les visages du matin et du soir.
Le soir sur le lac
Voici le soir, chère âme, qui demande pâture à tout ce qui peut créer en toi le frisson ou l'extase.
Ivresse
Elle me tient penché sur les gouffres. Mais je chasse ses invitations au suicide. En ma tristesse persiste encore le goût de la vie. Sous une couronne de pensées désespérantes, la volonté sait encore me lier à la conscience, me jeter à la contemplation de moi-même. Je vis!
Rébus
Le dieu plonge et disparaît dans la mer. Il dort au fond des eaux qui lui servent de berceau liquide. Son linceul, ce sont les vagues qui l'enveloppent, le roulent, le caressent. Il semble mort.
Ma tristesse est en vous
Ma tristesse est en vous, essaim bruissant de mes souvenirs, ma tristesse qui s'appuie avec des paumes tièdes à votre visage, et qui vous regarde et vous écoute en frémissant. Elle s'insinue, vous pénètre et crée, par l'incantation de toute votre vie confuse, une multitude de figures réelles.
Bois, car...
«J'ai mis ma lèvre à la coupe d'argile, Pour y chercher le secret de la vie;
Elle m'a dit: Tant que tu vis encore, Bois, car les morts ne reviennent jamais. »
Précédentes poésies
Cortège
À M. Léon Bailby.
Oiseau tranquille au vol inverse oiseau
Qui nidifie en l'air
À la limite où notre sol brille déjà
Baisse ta deuxième paupière la terre t'éblouit
Quand tu lèves la tête

