Jeanne Nouguier
I
La montagne semble dormir roulée dans le soleil. Vos yeux errent sur ce paysage familier. Il est aussi essentiel à votre âme que la rose au jardin se balançant sur sa tige. Ce paysage est à vous; nul autre ne le peut remplacer. Il a son histoire, ses bouquets d'ombre et de silence, sa griserie et sa plainte éternelle.
Vos yeux reconstituent chaque jour cette histoire. Tel coin, c'est là que jeune, pensive, fervente, vous avez rêvé au bonheur qui, de ses pas tremblants, avec lenteur, s'est approché de vous. Au vent qui passe, vous avez confié vos chagrins, et pleuré sans que personne ne le sût.
Les routes montent jusqu'au ciel; vous les avez parcourues jadis, dans la jeunesse de vos années heureuses.
C'est du ciel, maintenant, que vous descendez pour revoir ces chemins, tous connus, et qui encore parlent et chantent. Vous avez saisi le clair matin qui offrait son visage. Midi brûlant vous tendait ses mains et, le soir, lorsque la montagne se tait, paraît se recueillir; vous avez compté les étoiles filantes zébrant le vallon sacré.
Mais que regardez-vous aujourd'hui si fixement? Est-ce le chevalier qui fréquenta les grandes cimes neigeuses que vous apercevez, vous apportant l'edelweiss, - ou son ombre flottant devant votre regard attendri? - Quelque chose de lui, recréé par le rêve et vers lequel vous allez, toujours offerte, aussi vive et émue en présence de ce fantôme que lorsqu'il vibrait de sa réalité humaine.
... La châtelaine s'est changée en vestale; elle attise sur l'autel nu le feu du souvenir; elle ne veut pas que ce qui a vécu meure tout à fait. De toute son âme, elle croit à de suprêmes visites, à l'entretien d'un ciel avec la terre qui souffre.
L'âme du poète circule, effleure son front, lance le mot qui éclaire, la syllabe qui se prolonge en musique. Serrée sur la porte du mystère, elle dresse l'oreille afin de surprendre le grand secret, la rare harmonie des âmes dans l'éther souverain. Ce n'est point l'extase totale, le détachement de ce qui tient à la rive des humains.
Il est à ses genoux, le lent lévrier, ce spleen qui fait monter dans ses prunelles cette mer où dorment les paroles et les actes, cette mer bruissante où roulent les naufragés de la vie avec les vouloirs, les élans, les joies et les défaites.
... Le paysage s'accorde à cette châtelaine qui, elle aussi, a frémi et brûlé. Maintenant, elle se sent davantage parente de l'air et de l'horizon, à cette heure surtout où le jour finissant vêt le ciel de mélancolie.
Elle lève des yeux pleins de regrets sur ce ciel qui va mourir. Elle sait qu'il vit pâlir des yeux aimés, cesser de battre un coeur où le sien cherchait sa pâture de tendresse et d'espoir.
Et ses mains jointes - ainsi qu'il fut dit dans une page inoubliable - faites pour guérir, reprennent, chaque soir, la prière du souvenir.
II
Le jet d'eau bruit dans l'après-midi solitaire.
Un voile de pourpre glisse sur les jardins en fleurs.
Oppressées, les âmes sont si lasses qu'elles voudraient éclater en sanglots, afin que la peine soit moins grande.
La porte du salon s'est ouverte. Le vieux piano, qui garde le secret d'harmonies éteintes, va-t-il, par miracle, redonner à nos âmes veuves ces chants qu'une main d'artiste savait lui arracher? Approchons-nous de ce noir cercueil où gisent tant de mélodies retombées sur elles-mêmes, ces nocturnes, ces valses qui, hier, faisaient trembler les coeurs.
Il est muet, gardant ses trésors enfouis, sans l'éveil d'une sonate où deux humanités créatrices jetteraient dans nos oreilles la merveille des sons et des rythmes.
Non, les résonances sont endormies à jamais; les notes baignent dans le passé mort.
Sur ce clavier d'ivoire jauni, quel sacrilège de laisser traîner ses doigts! Il en sort un bruit de notes là où s'élevaient la mesure parfaite, le chant ébloui.
Vains efforts; désespérante approximation; la source tarie ne rejaillira plus, et il n'y a que cette misère des mains brisées d'émoi qui brouillent les accents, la mémoire, le sanglot.
Jeanne, entendez-vous ce sanglot qui se mêle à l'écho des « voix chères qui se sont tues » ?
D'autres poésies de Marcel DUGAS
Paroles en liberté
Avant-Propos
Je me suis agenouillé devant les idoles, je me prosterne plus que jamais en présence du Dieu unique, créateur des mondes, des êtres et des choses.
Matins
Soirs
Soirs où la chair n'est qu'une grande plainte désolée vers les étoiles...
Soirs où meurent toutes les âmes vaines, lasses de frémir et d'adorer...
Soirs pareils à des fantômes glissant au bord du sommeil et faisant de la nuit une fresque d'ombres passionnées...
L'idéal maison
J'avais construit ma maison sur un ciel de nuages et de zéphyr. Et pour que nul ne me dérobe mes tableaux, mes statues, mes rêves, j'étais allé, sur une montagne très haute, la suspendre dans l'azur. Elle était belle, ma fantastique demeure! Elle était la chose du soleil, du jour, de la nuit, et la flamme qui monte et le parfum qui descend avec lenteur sur la plaine. En elle se refaisaient les visages du matin et du soir.
Le soir sur le lac
Voici le soir, chère âme, qui demande pâture à tout ce qui peut créer en toi le frisson ou l'extase.
Ivresse
Elle me tient penché sur les gouffres. Mais je chasse ses invitations au suicide. En ma tristesse persiste encore le goût de la vie. Sous une couronne de pensées désespérantes, la volonté sait encore me lier à la conscience, me jeter à la contemplation de moi-même. Je vis!
Rébus
Le dieu plonge et disparaît dans la mer. Il dort au fond des eaux qui lui servent de berceau liquide. Son linceul, ce sont les vagues qui l'enveloppent, le roulent, le caressent. Il semble mort.
Ma tristesse est en vous
Ma tristesse est en vous, essaim bruissant de mes souvenirs, ma tristesse qui s'appuie avec des paumes tièdes à votre visage, et qui vous regarde et vous écoute en frémissant. Elle s'insinue, vous pénètre et crée, par l'incantation de toute votre vie confuse, une multitude de figures réelles.
Bois, car...
«J'ai mis ma lèvre à la coupe d'argile, Pour y chercher le secret de la vie;
Elle m'a dit: Tant que tu vis encore, Bois, car les morts ne reviennent jamais. »
Précédentes poésies
Cortège
À M. Léon Bailby.
Oiseau tranquille au vol inverse oiseau
Qui nidifie en l'air
À la limite où notre sol brille déjà
Baisse ta deuxième paupière la terre t'éblouit
Quand tu lèves la tête

