L'homme dans le champ de carnage
À la mémoire d'Adolphe Olivier
Ce champ, c'est nous-mêmes!
Théâtre en chair et en os; réalité soumise à la joie, à l'enthousiasme et à la dépression; substance qu'habitent à la fois le plaisir, la douleur, la vérité et le mensonge; oeuvre vivante qui n'est jamais terminée et se poursuit sous l'inspiration de génies contraires. Tout cela, véracités de l'esprit, possibilités du coeur, et ce que peuvent engendrer - au sens de l'éternel - des vitalités méconnues ou méprisées; tout cela se lève, produit un reflux d'émois et de concepts qui s'affaissent, aussitôt dressés dans la lumière.
De ce moi troublé, contradictoire, dominé par de saines, hautes et mauvaises raisons, comme la puissance du mal s'en échappe, faisant pâlir celle du bien!
Cruels, ennemis du vrai, spectateurs déçus de réalités qui s'entrechoquent, nous sommes un champ de carnage, de luttes et de défaites. Et cependant, malgré les forces obscures, secrètes qui multiplient catastrophes et ruines, l'illusion demeure chère aux hommes puisqu'ils s'acharnent, depuis des siècles, à la création idéale d'eux-mêmes. Hélas! l'humanité vit de mensonges; ils semblent nécessaires à son existence qui ne recueille cependant que les ombres des ombres. Et le poème de vivre s'ébauche douloureusement.
...La mort plane, se repaît des heures qui s'écoulent.
Tous, nous mourons des vérités de notre être, de les avoir agitées, en vain, au-dessus de nos têtes avant de les ramener ensuite dans le cachot de l'âme, moribondes.
Quelle promenade que celle des âmes, cependant, et quel délire! Attitudes, provocations, révoltes, discours dans la nuit, supplications qui tombent dans le vide.
Et puis le silence qui est, à lui seul, un drame où elles s'écoutent penser sans se livrer par des mots, des confessions, des adieux.
Au sein de leurs mystères, elles se devinent pourtant, penchées sur la mer de ténèbres qui bat la terre de ses houles. Elles se cherchent, s'appellent, se croisent, se respirent.
Glace rompue, elles chuchotent des confidences, embusquées derrière des phrases; elles se livrent même quand elles se mentent.
La minute enivrante est déjà passée lorsqu'elles la désirent.
À force de se joindre, de se parler, elles s'épandent en distractions, en prose balbutiée et le moment, souhaité entre tous, qui les verrait se donner la communion choisie, vole, monte, nargue, s'éteint.
Les âmes ont leur destin, des abris temporaires, fictifs, où elles vont se réfugier, là, un instant, avant de remonter dans l'azur, portées sur des ailes de chimères ou demeurées pantelantes sur l'écueil de l'illusion.
Avant d'accepter l'inévitable, et ramenées souvent à la raison, les âmes s'exaltent, puis se reposent de leur course, s'interrogent, se sentent gémir et pleurer : tout revient sur le fil électrique que sont les nerfs: mots, pensées, désirs, sensations, vérités évidentes, et au bout, l'acceptation, le penchement de la tête sur une volonté résignée.
Le sang ruisselle; et autour du coeur et de la tête, se produit une musique inexprimable, faite du soupir des nuits où l'on veut mourir, de gémissements qui, au milieu de l'ivresse des sens, s'exhalent, perdus, - beau chant fragmenté et que n'achèvent pas les paroles, l'espérance ou le désir.
L'effroyable, c'est l'impression que les mêmes heures ne reviennent jamais, que certaine pâleur du front ne s'est pas mirée dans un regard douloureux; que demain va paraître sans qu'hier lui lègue sa fièvre et que nous aurons passé cherchant en vain la vie.
Le champ de carnage, c'est nous-mêmes.
J'entends des voix...
L'une dit:
« Ne regrette pas d'avoir parlé, à l'heure de minuit, sur la route, et sans que personne entendît tes plaintes; elles jaillissaient si intenses que leur vérité t'agrandissait en t'accablant.
« Ne cherche même pas à les retrouver; laisse-les à l'espace, à la nuit étoilée; le destin est immuable; tout un coeur déchiré avec sa plainte ne saurait le fléchir. »
L'autre:
« Un univers de musiques habite en moi; des harmonies qui semblaient de la matière unie à de l'esprit, ou le gémissement de l'homme en proie à la fièvre de créer.
« Chercheur ébahi de ses verbes, de ses sanglots et de ses visions, j'ai aperçu se hausser des dieux dans la nuit des mondes, et, dans un embrasement, s'éprendre des volontés armées de délire: toute une moisson d'épis balancés sous la brise crier vers le soleil, la lumière, l'amour.
« Parmi la caresse des vents, j'ai senti la terre, ronde en sa plénitude, rouler son tourment vers l'incorruptible beauté des astres.
« Je vous ai accueillies, dans mes bras, Nuits divines, offrant, en prodigues ferventes parmi les parfums, le blasphème et la douleur, la pulpe ardente de vos lèvres.
« J'ai annoncé aux autres mon festin en leur prédisant que les roses qui orneraient leurs tempes cacheraient les plus meurtrières des épines, et que le vin, débordant des calices, ne serait qu'un poison.
« J'ai dit la flamme, le rêve, la souffrance, la volupté, la mort.
« Et ils ont ri de ce banquet.
« Ils sont allés à d'autres fêtes, mais je sais que leurs festins, à eux, avaient aussi des poisons qui donnent de la mort.
« Courbé sur un chevet d'insomnies, le regard las de fausses lumières, j'ai salué le spadassin du jour dirigeant ses flèches de pourpre vers la nudité de l'aurore. »
Cette autre :
« Mon âme, vous me l'avez à peine révélée, vous vers qui je m'étais avancé les mains ouvertes, le coeur prêt à recevoir en se donnant.
« L'intelligence paraissait à ma studieuse jeunesse un royaume digne d'être conquis.
« Je cherchais les raisons et les nombres, et la beauté avait fait de moi un de ses craintifs et fiévreux esclaves.
« Je m'étonnais de la folie des hommes et de leurs cruautés.
« J'ai interrogé le sphinx; j'ai crié vers lui, tâché de déchiffrer les secrets enfouis dans son front, receleur de mystères.
« De colère, un jour, je l'ai frappé pour qu'il me livre des fables que j'eusse apportées aux autres hommes, mes frères, avec ma science, mes sanglots et mes larmes.
« Il fut sourd à mes cris, aux supplications que, la poitrine gonflée de douleur et de désir, je poussais vers son immensité et son silence mortuaire.
« La vie, ce ne serait alors que des mirages qui se lèvent et créent, pour nos regards intérieurs, l'illusion divine.
« Tout n'était donc que rythmes barbares dans une nature ivre de meurtres et de carnages?
« La roue du destin broyait les êtres sans pitié; elle les choisissait à l'heure où l'aube de la jeunesse organise dans l'âme, ouverte à la connaissance, un orchestre savant d'harmonies.
« Oui, la mort, voleuse impitoyable, est venue m'arracher ma jeunesse pour en faire un paquet de boue et de poussière.
« J'eus, sur la nécessité, cette illusoire revanche de partir, pour les ombres inflexibles, escorté de la clameur divine des poètes.
« Mon agonie s'est confondue avec les sanglots des maîtres de la pensée et du verbe. Et je suis entré dans la nuit avec des paroles de lumière et d'amour. »
Celle-ci:
« Est-ce que les figures s'éteignent peu à peu ?
« Est-ce que les images deviennent indécises jusqu'à se dissoudre dans le vent ?
« Est-ce que le désir, à force de n'être pas assouvi, ne meurt pas lentement dans le coeur humain ?
« Est-ce que les yeux qui ne se voient pas s'habitueraient à ne plus se désirer ?
« Est-ce que l'amour se changerait en chose usuelle, nécessaire comme de manger, de boire ou de dormir ?
« Est-ce que ce pourrait ne plus être l'émerveillement sans fin ? »
Celle-là:
« Je souffre: toutes mes dents souffrent, toute ma tête souffre, mes mains souffrent, et mes pieds, et mes bras, et mon corps entier; et mon désir jamais fini et mon âme dont le rêve ne s'éteindra pas.
« Je suis conscient de souffrir, de me regarder pantelant, déchiré, parce que je m'assure cruellement de l'amour, de sa persistance, du tintement de son grelot dans ma tête et mon âme.
« Je pleure dans le vent, le matin, le soir, la nuit.
« Je pleure; j'espère; je doute et je souris parce que j'ai douté. Et je goûte la tristesse de ce sourire; c'est une boisson amère. »
Celle-là encore:
« Je m'en suis allé avec des aveugles et ce départ me faisait mal comme s'il eût enfermé quelque symbole effrayant.
« Je suis parti dans la nuit avec des aveugles et des sourds et j'ai cru que je deviendrais aveugle et sourd; et il me semblait que, sur cette barque fouettée par les vents d'orage, je n'aurais pas souffert d'être aveugle ou sourd ou que, plutôt, ne sachant rien, j'eusse été, probablement, infiniment malheureux de ne plus voir ni entendre, de ne plus connaître la réalité, même douloureuse, de ne plus écouter des mots qui disent la vérité, même indicible. Abîmes et contradictions!
« J'ai rompu du pain avec des aveugles et des sourds; j'ai bu de leur vin.
« Et puis, je m'en suis allé dans la nuit, le vent, tout seul, si seul ! et j'ai bu mon âme, mes pensées devenues salées comme la mer.
« Le matin me surprit rompu d'angoisse. J'ai regardé en moi-même, en mes sensations; j'ai touché mes yeux, mon être. Et il m'a semblé que j'étais devenu, pour jamais, un sourd et un aveugle. »
Et cette voix désespérée:
« J'ai eu, à nouveau, la tentation de l'abîme. Jamais je n'aperçois un lac, un fleuve ou une rivière sans frissonner et me sentir pousser à y élire un repos immuable. Jadis, la mer avec sa vastitude et son infini me constituait son prisonnier lyrique et passionné sur des navires qui m'ont vu attaché, durant des heures, à leur proue. Nulle harmonie ne m'a semblé comparable à la plainte de l'océan. Je me suis saoulé des gémissements qu'il jetait à l'espace, et, si la lune laissait parfois sa traîne de diamants fulgurer sur les vagues, c'est dans ses plis que mon imagination trouvait une mort idéale. Ô mer inoubliable!
« J'ai eu, à nouveau, la tentation de l'abîme. C'était aux bords d'un lac où éclatait une végétation folle et sauvage. Le mépris des hommes et de leurs impostures, le goût du silence et de la solitude m'y avaient conduit.
« Mon imagination peuplait l'horizon de souvenirs qui me composaient une société choisie. Ces êtres idéaux dansaient dans un souple et capricieux éther. Et ce n'était que vibrations d'ailes, caresses des choses.
« Penché sur des lys d'eau, je respirais ces fleurs qui, dans leur tentative désespérée de jouir de la lumière, avaient vaincu les puissances de l'abîme; je saluais leur pacifique victoire; je goûtais leur faiblesse redoutable, la vie qui, en elles, s'était réalisée en un poème de liliale beauté et, sur un domaine plein de mystères, érigée, glorieuse!
« Je savais que des morts gisaient là, pacifiés de tout leur tragique destin et qu'ils ne connaissaient plus l'iniquité de la lumière. Je désirerais les y rejoindre, leur demander de partager avec moi les secrets de leur agonie et leur désormais intangible repos.
« Je me préparais à descendre dans la mort; déjà, au bord des lèvres, l'eau me présentait ses breuvages d'oubli quand, soudain, un chant de la rive me fit sentir la beauté de la terre: c'était une voix pure qui s'élevait dans un frémissement de cristal.
« Je m'arrachai à l'étreinte de la froide déesse. Mes mains étaient couvertes de glaise, et dans ma bouche demeurait la saveur âcre des algues, de la mort, du néant.
« Sur le miroir du lac, les lis d'eau, qui avaient assisté au drame de la tentation, continuaient de boire les rayons, et de frémir.
« Auprès d'eux, j'étais un vainqueur sombre, devant les flots, le mystère, les jeux du destin et de l'avenir. » Le champ de carnage, c'est nous-mêmes.
D'autres poésies de Marcel DUGAS
Paroles en liberté
Avant-Propos
Je me suis agenouillé devant les idoles, je me prosterne plus que jamais en présence du Dieu unique, créateur des mondes, des êtres et des choses.
Matins
Soirs
Soirs où la chair n'est qu'une grande plainte désolée vers les étoiles...
Soirs où meurent toutes les âmes vaines, lasses de frémir et d'adorer...
Soirs pareils à des fantômes glissant au bord du sommeil et faisant de la nuit une fresque d'ombres passionnées...
L'idéal maison
J'avais construit ma maison sur un ciel de nuages et de zéphyr. Et pour que nul ne me dérobe mes tableaux, mes statues, mes rêves, j'étais allé, sur une montagne très haute, la suspendre dans l'azur. Elle était belle, ma fantastique demeure! Elle était la chose du soleil, du jour, de la nuit, et la flamme qui monte et le parfum qui descend avec lenteur sur la plaine. En elle se refaisaient les visages du matin et du soir.
Le soir sur le lac
Voici le soir, chère âme, qui demande pâture à tout ce qui peut créer en toi le frisson ou l'extase.
Ivresse
Elle me tient penché sur les gouffres. Mais je chasse ses invitations au suicide. En ma tristesse persiste encore le goût de la vie. Sous une couronne de pensées désespérantes, la volonté sait encore me lier à la conscience, me jeter à la contemplation de moi-même. Je vis!
Rébus
Le dieu plonge et disparaît dans la mer. Il dort au fond des eaux qui lui servent de berceau liquide. Son linceul, ce sont les vagues qui l'enveloppent, le roulent, le caressent. Il semble mort.
Ma tristesse est en vous
Ma tristesse est en vous, essaim bruissant de mes souvenirs, ma tristesse qui s'appuie avec des paumes tièdes à votre visage, et qui vous regarde et vous écoute en frémissant. Elle s'insinue, vous pénètre et crée, par l'incantation de toute votre vie confuse, une multitude de figures réelles.
Bois, car...
«J'ai mis ma lèvre à la coupe d'argile, Pour y chercher le secret de la vie;
Elle m'a dit: Tant que tu vis encore, Bois, car les morts ne reviennent jamais. »
Précédentes poésies
Cortège
À M. Léon Bailby.
Oiseau tranquille au vol inverse oiseau
Qui nidifie en l'air
À la limite où notre sol brille déjà
Baisse ta deuxième paupière la terre t'éblouit
Quand tu lèves la tête

