La défaite du printemps
Sur des terres d'où s'est enfuie la joie d'aimer et de vivre, le soleil promène ses rayons: il marche tout le jour, environné de sa gloire et de prismes aveuglants; il est un dieu cruel qui se plaît aux sarcasmes terrestres. Cependant que la mort s'avive, se repaît de mille têtes, il se fascine, éternel Narcisse, dans je ne sais quelle fantasmagorie de rires et de miracles verdoyants. Il est la vie qui coopère à la dévastation, aux forces brutales, au destin. De sa bouche rayée de feu, quel hymne guttural s'élance! Ne dirait-on pas une mappemonde en délire, un symbole de l'anarchique cosmos, je ne sais quel dieu barbare, roi diurnal d'un temps meurtrier, qui s'accorde à la sauvagerie des hommes et leur répond à sa manière? Et les étoiles, qui ne savent pas mentir, elles, et la lune vêtue de mystères et de halos sont toutes tristes; elles frissonnent de l'exil du soleil dans une conception de fureur qui s'intitule la force. Le crime de la terre rejaillit jusqu'aux comètes; les correspondances s'établissent de toutes choses. Pour que l'iniquité ne soit pas à jamais consacrée, voilà que la faiblesse se fait amour afin de sauver la force qui s'égare. Les étoiles frémissent, protestent; la lune a mis son voile de mélancolie et, sur sa robe transparente, il semble qu'elle traîne tous les soupirs des âmes écrasées. Le printemps cache une multiple défaite! En vain les feuilles éclatent dans la joie de vivre! En vain le choeur aérien des harmonies du printemps chante en la sérénité du soir! Mai nous arrive sur des vagues de sang: la brise du matin si douce, douce comme caresse de mère, est grosse de sanglots.
Pourtant, malgré le deuil de la terre, quelle fête de surface s'est préparée, qui assure le triomphe de la vie sur la mort! Le ciel s'ouvre au-dessus des toits, des flèches d'églises, de la foule courant à ses plaisirs, et laisse tomber sur les choses une poussière dorée, un rayonnement qui pique de la flamme aux brins d'herbe. Des battements d'ailes qui bruissent, se soulèvent, retombent, se frappent, font taches sur l'horizon. Les arbres ne tendent plus au firmament des branches dépouillées; une dentelle verte a dérobé le cynisme de leurs bras nus. De légers nuages bordés de lumière passent lentement sur l'azur. On dirait des gondoles frôlant les cryptes astrales.
Vers les lointains, le vent les pousse. Premier baiser de la vie terrestre, emporté dans les plis des ondes célestes avec le parfum et le tressaillement des choses, pendant que le dieu Printemps, secouant dans l'espace sa tunique, jette çà et là, en une pluie abondante, des germes créateurs de vie. Le sol est travaillé de résurrections; sur des frêles tiges, tulipes et jacinthes se veulent épanouir. Fouettée de parfums, la terre, abreuvée de la caresse humide des aurores, vibre de jubilations sourdes, inarrêtées. C'est le printemps dressé dans la fête des choses, un printemps qui appelle l'amour, où les bouquets de cerisiers simulent des couronnes de liliales épouses. - Une levée d'arbres et de roses, de buissons hospitaliers aux oiseaux en amour, qui nous offre ses verdures, ses rayons et son cri. Dominateur, géant qui écrase la vanité des hommes et des choses, le Mont-Royal se précipite dans la lumière.
On dirait que la terre pourrait être heureuse, qu'elle se pare en cet espoir-là: et que le temps, par un miracle magique, ne connaîtra plus la mort. En puissance, rêves, illusions, beauté fleurissent l'âme humaine. Est-ce que de neuves espérances ne vont pas s'ouvrir et la douleur s'arrêter? Ah! si elle allait s'éteindre une fois qui serait la dernière! Si elle consentait à n'être plus l'hôte de la terre et à permettre que la vie fût, désormais, un long chant d'adoration, d'enivrantes réalités !
Leurre, leurre certain! Ce printemps éclaire des coeurs bouleversés, des âmes aux espoirs défaits; et, sur des plaines labourées de sang, piétinées par les chevaux, une moisson de jeunes hommes, mes frères, n'ayant pas choisi la mort, vont s'anéantir.
Alcibiade se meurt, Alcibiade va mourir !
C'est la mort du printemps. Quelle moisson dans nos filets de pauvres têtes coupées! jamais, de leurs yeux éblouis, elles ne verront désormais la beauté des matins ou la magnificence des soirs! Elles ne les ouvriront plus sur les renaissances, les prés de velours, la mousse qui lèche le tronc des arbres, les frondaisons d'or, ou devant le rire de l'aube. Jamais plus elles n'entendront, dans la poésie des heures qui agonisent, les oiseaux chanter à travers les cloches de l'église, et, au milieu du silence des nuits, jamais plus elles ne pleureront, en voyant la lune glisser sur le talus des tombes. Éternellement pâles du baiser mortel, elles ne frémiront plus, ardentes d'orgueil trahi, sous la caresse de l'amour. Elles ne frémiront plus !
Que va-t-il donc rester d'eux qui soit vif comme une présence, témoigne encore de la danse sacrée sur le rivage terrestre ? un chant perdu, une parole qui s'égale à l'adieu des cygnes mourants sous le silence des nuits: la voix des éléments, le mugissement de la mer, la fraîcheur du jour qui naît, ou, sur tous ces enfants de la mort, emplis d'éternité, seule, la prière d'une mère? quelque cantique tombant sur la steppe dévastée de l'âme humaine...
C'est la défaite du printemps! Néron dit adieu à l'amour, aux violettes, il s'en va vers la férocité. Déjà, il a commandé que l'on tue des esclaves; déjà, il trempe dans le meurtre ses mains qu'il aurait pu consacrer à l'amour. Ironique, crispé, Pétrone avec mélancolie déchire le cantique qu'il dédiait au plaisir.
Tous les Nérons, tous les Alcibiades, d'ailleurs, s'élancent au carnage, au sac des villes et des hameaux, à la destruction des cathédrales. Les vierges s'arrachent de leurs bras, ploient comme des tiges à jamais brisées.
Le printemps voit cette ironie de la terre, de la jeunesse, se levant tout armée pour l'oeuvre de mort, devant un soleil qui, hier, commandait la vie et l'amour. Le printemps est défait! Ils ont crié tellement fort; ils ont tellement lancé vers le ciel la clameur de destruction que le printemps aussi semble fatigué, qu'il s'affaisse comme s'il allait s'évanouir. Ce printemps donne l'impression d'une chose brûlante qui ne sera pas apaisée, ou, selon les heures, de mourir avec les êtres et les choses.
Et qui ne porte en soi un printemps dont, chaque jour, il est dépris par une fin crucifiante ?
Printemps sacré dont la renaissance me fut une mort si difficile ! ...
Printemps dionysiaque où, pour aimer, dans une nuit qui s'est éteinte, des lèvres s'étaient mises à rougir! Printemps fini, quel que fût ton visage, d'amour ou d'angoisse, je te garde serré à moi-même, comme une image éloquente des heures qui se dérobent, une cicatrice où j'irai boire le sang de la vie.
Printemps qui s'émerveille de lui-même, printemps vierge et musqué, ironique et trompeur, oh! cher printemps libertin, dont tous les bouquets secouent les effluves du désir, de la tendresse et de l'espoir, tu m'as vieilli! Mais je suis si jeune! Je m'élancerai, invaincu, sur la route de l'espérance, acceptant toutes les musiques, et, aussi, toutes les fatalités. Je souffrirai; je désirerai mourir; et puis, je me relèverai des prostrations pour défier le jour et ses injures.
Je serai le poète déchiré par le soupir de la nuit, les clameurs du réveil, jusqu'à ce que, mille fois abattu, je redresse le front pour m'abreuver encore aux étoiles.
D'autres poésies de Marcel DUGAS
Paroles en liberté
Avant-Propos
Je me suis agenouillé devant les idoles, je me prosterne plus que jamais en présence du Dieu unique, créateur des mondes, des êtres et des choses.
Matins
Soirs
Soirs où la chair n'est qu'une grande plainte désolée vers les étoiles...
Soirs où meurent toutes les âmes vaines, lasses de frémir et d'adorer...
Soirs pareils à des fantômes glissant au bord du sommeil et faisant de la nuit une fresque d'ombres passionnées...
L'idéal maison
J'avais construit ma maison sur un ciel de nuages et de zéphyr. Et pour que nul ne me dérobe mes tableaux, mes statues, mes rêves, j'étais allé, sur une montagne très haute, la suspendre dans l'azur. Elle était belle, ma fantastique demeure! Elle était la chose du soleil, du jour, de la nuit, et la flamme qui monte et le parfum qui descend avec lenteur sur la plaine. En elle se refaisaient les visages du matin et du soir.
Le soir sur le lac
Voici le soir, chère âme, qui demande pâture à tout ce qui peut créer en toi le frisson ou l'extase.
Ivresse
Elle me tient penché sur les gouffres. Mais je chasse ses invitations au suicide. En ma tristesse persiste encore le goût de la vie. Sous une couronne de pensées désespérantes, la volonté sait encore me lier à la conscience, me jeter à la contemplation de moi-même. Je vis!
Rébus
Le dieu plonge et disparaît dans la mer. Il dort au fond des eaux qui lui servent de berceau liquide. Son linceul, ce sont les vagues qui l'enveloppent, le roulent, le caressent. Il semble mort.
Ma tristesse est en vous
Ma tristesse est en vous, essaim bruissant de mes souvenirs, ma tristesse qui s'appuie avec des paumes tièdes à votre visage, et qui vous regarde et vous écoute en frémissant. Elle s'insinue, vous pénètre et crée, par l'incantation de toute votre vie confuse, une multitude de figures réelles.
Bois, car...
«J'ai mis ma lèvre à la coupe d'argile, Pour y chercher le secret de la vie;
Elle m'a dit: Tant que tu vis encore, Bois, car les morts ne reviennent jamais. »
Précédentes poésies
Cortège
À M. Léon Bailby.
Oiseau tranquille au vol inverse oiseau
Qui nidifie en l'air
À la limite où notre sol brille déjà
Baisse ta deuxième paupière la terre t'éblouit
Quand tu lèves la tête

