La douleur de la ville qui monte au firmament
Cinéma
Le jour, selon son habitude séculaire, ramène ses tuniques éclatantes qu'il a laissé flotter sur la ville et se retire pour les offices de la nuit.
Le jour se dépouille de ses couleurs, du cri trop vif de ses oiseaux, de la pompe qui dérobe les aspects de sa misère. Avant de s'en aller, il obéit aux lois de la dégradation; avec des plaintes, il choit sur les ailes molles de l'espérance qui fléchit.
Tout se replie de la mascarade journalière: choses, bêtes et gens. Pierrot, exténué, rentre sous sa tente, avec son fard, ses chevaux de bois, ses jeux de cartes et ses filles. À peine quelques haillons qui traînent avec les jouets coutumiers de la peine des hommes. Le cirque va dormir, dort.
C'est le moment de la grâce sanctifiante, et, sous le glissement des dernières minutes d'or, la face du regret montre les arêtes aiguës d'un front qu'éclairent des yeux morts d'adieux.
La grâce du soir, de son vêtement frêle et doux, enveloppe l'âme des hommes, la grâce qui fait lever les têtes vers des lumières moins humaines.
Mais voilà bien une autre tragédie qui s'annonce. La souffrance de la terre se déplace; elle change de théâtre.
Regardez-la monter lentement sur les colonnes de l'éther qui supportent le dais royal où s'éternise, souriant, le destin des planètes. Elle s'agrippe aux fûts soyeux, aux fûts de ouate dont elle pénètre, peu à peu, l'architecture fragile. Ainsi qu'une essence débordée, sournoise et rapide, elle envahit la voûte. Sa marche est irrésistible; elle ne connaît ni rives, ni obstacles. Les obstacles, elle les charrie dans son flot, les noie, les subjugue. Sa victoire est complète: les chemins sont remplis de vaincus qui s'étreignent et s'exaspèrent à s'arracher des ténèbres.
Elle s'attaque aux comètes, à cette vie inconnue fourmillant dans ces mondes mystérieux que, seul, le soupir de l'astrologue a visités. Elle va, jusque dans cette demeure d'éternité où les dieux respirent, fleurir d'une blessure le col d'Apollon ou écraser le sein de Vénus. L'Olympe est secoué sur ses bases; les dieux trébuchent, tombent et mêlent dans une clameur leur cri unanime. Et dans ses miroirs, la douleur renvoie les figures fiancées des olympiens, tordues d'une grimace pareille.
La souffrance vient de tuer les dieux.
Cette Penthésilée bataille avec les éléments. Elle brandit son épée dont elle crève les poitrines, abat les troncs, perce les yeux.
La souffrance vient de tuer les dieux. Derrière le mont immobile, on perçoit la chute de corps magnanimes qui sombrent, touchés à jamais du baiser de la mort. L'espace est outragé de balafres qui ondoient, pleurent du sang et des larmes. Il se meut ainsi qu'un soldat sublime identifié à l'horizon et qui, remuant, sursautant de douleur, secoue tout le firmament dans un tressaillement de tortures.
Car la torture est là, qui le poursuit, le talonne, crispe sa chair et fait grimacer la balafre multiple de la nuit. Le vent balance avec plus d'âpreté ces balafres qui se promènent de- ci de-là, se serrent les unes près des autres, échappent quelques gouttes de sang, puis se disjoignent sur l'horizon.
Ainsi, chaque fois que le soleil s'abîme, la ville est fécondée par ce sang et ces larmes. La douleur lui refait une autre jeunesse. Son coeur bat plus fort d'avoir bu la pluie d'amour, la pluie d'étoiles ruisselant des balafres qui semblent monter la garde autour d'un destin qui s'ignore. Et la ville endormie, avec ses fenêtres de silence, ses habitants qui dorment les poings clos, en rond de chiens fatigués, se hisse sur l'écran céleste qui grouille, murmure, clame et plonge dans le matin ressuscité.
D'autres poésies de Marcel DUGAS
Paroles en liberté
Avant-Propos
Je me suis agenouillé devant les idoles, je me prosterne plus que jamais en présence du Dieu unique, créateur des mondes, des êtres et des choses.
Matins
Soirs
Soirs où la chair n'est qu'une grande plainte désolée vers les étoiles...
Soirs où meurent toutes les âmes vaines, lasses de frémir et d'adorer...
Soirs pareils à des fantômes glissant au bord du sommeil et faisant de la nuit une fresque d'ombres passionnées...
L'idéal maison
J'avais construit ma maison sur un ciel de nuages et de zéphyr. Et pour que nul ne me dérobe mes tableaux, mes statues, mes rêves, j'étais allé, sur une montagne très haute, la suspendre dans l'azur. Elle était belle, ma fantastique demeure! Elle était la chose du soleil, du jour, de la nuit, et la flamme qui monte et le parfum qui descend avec lenteur sur la plaine. En elle se refaisaient les visages du matin et du soir.
Le soir sur le lac
Voici le soir, chère âme, qui demande pâture à tout ce qui peut créer en toi le frisson ou l'extase.
Ivresse
Elle me tient penché sur les gouffres. Mais je chasse ses invitations au suicide. En ma tristesse persiste encore le goût de la vie. Sous une couronne de pensées désespérantes, la volonté sait encore me lier à la conscience, me jeter à la contemplation de moi-même. Je vis!
Rébus
Le dieu plonge et disparaît dans la mer. Il dort au fond des eaux qui lui servent de berceau liquide. Son linceul, ce sont les vagues qui l'enveloppent, le roulent, le caressent. Il semble mort.
Ma tristesse est en vous
Ma tristesse est en vous, essaim bruissant de mes souvenirs, ma tristesse qui s'appuie avec des paumes tièdes à votre visage, et qui vous regarde et vous écoute en frémissant. Elle s'insinue, vous pénètre et crée, par l'incantation de toute votre vie confuse, une multitude de figures réelles.
Bois, car...
«J'ai mis ma lèvre à la coupe d'argile, Pour y chercher le secret de la vie;
Elle m'a dit: Tant que tu vis encore, Bois, car les morts ne reviennent jamais. »
Précédentes poésies
Cortège
À M. Léon Bailby.
Oiseau tranquille au vol inverse oiseau
Qui nidifie en l'air
À la limite où notre sol brille déjà
Baisse ta deuxième paupière la terre t'éblouit
Quand tu lèves la tête

