Paul Morin
Ton grenier, ce n'est plus qu'une arche flottante dans la nuit du néant.
Jadis, il pointait vers le ciel qui, pour l'enchanter de féeries, lui versait la pluie d'or de ses planètes. Vénus, les Gémeaux, Orion, souriaient au paon bleu qui, sur le toit, ocellait dans la nuit.
Minutes exaltantes de ce grenier en fleurs! Et tout brûlant de flammes que la jeunesse et le ciel conjuguent par miracle pour la joie des humains.
Il n'avait - il faut l'avouer - de grenier que ce que les mots en peuvent supporter.
Quelle crainte, soudain, me saisit d'offenser ces réalités qui furent élyséennes!
Grenier... par un abus de mots, une licence cajolée par le voisin, celui qui prend des libertés avec la lune, patauge dans le marais avec le crapaud, et met sans sourciller son doigt dans le nez de Vénus.
Grenier... Immense grief, imprécision méritant le supplice de la question, les fouets de la torture. Bien plutôt une cité aérienne. Sur le parquet doré, nous construisions châteaux en Espagne ou de cartes qu'un souffle venu de la fenêtre ouverte renversait dans nos rêves.
Et ton rire, Poète, semblable à une flèche d'argent décochée, faisait tressaillir sur leurs bases Apollon, Diane et Astarté.
Tu avais hospitalisé ce qui reste de l'aventure des dieux: des images, des marbres et des statues...
Un rideau de livres; des lumières tamisées; un saint Georges dans la vitre terrassant le dragon; des fleurs vivantes jaillissant des vases de Gallé, et des parfums, du santal, des fouets laissés par mégarde sur une chaise pour je ne sais quel supplice inédit, et il me semble bien qu'il y avait aussi une grande assiette où s'offraient des fruits, des éventails d'ivoire afin de donner un peu d'air à la damoiselle élue, et des cigarettes d'Orient qui voulaient bien être fumées. Puis, dissimulée sous l'alcôve, une toute petite armoire receleuse de nectars. Que la mémoire s'incline devant l'évocation des ivresses perdues!
Ces souvenirs! Baisers de feu entrés dans la chair qui en garde une empreinte indélébile.
Dans un sonnet connu des deux mondes, l'Amérique et la France, tu as imaginé un rêve que je n'ai jamais fait. Czar de mille haras! Bigre! Peut-être savais-tu que j'avais beaucoup aimé le cheval de mon père, qui était si beau, arqué sur son pelage. Mais c'est tout. Qu'aurais-je fait de tous ces chevaux ?
Ce rêve, c'est le tien: tu me l'as prêté généreusement. Ah! si j'avais un haras, tous mes étalons, mes juments et poulains seraient à toi. Je ne pourrais rien refuser à celui qui, un jour, chevaucha superbement ce cheval monté dans la légende avec ses ailes d'or. Mais je n'ai à t'offrir que ce mélancolique songe d'une arche flottante dans la nuit du néant. Songe pleuré, emporté dans l'exil humain. Sorte de talisman collé à nos peaux et qui ne périra qu'avec elles. De la mémoire se lèvent des déesses rieuses, penchées sur des sources fraîches où des lèvres qui furent jeunes burent la liqueur de la foi et de l'amour.
Images vite dénouées, et qui ne remplacent pas la présence réelle, la réalité de jadis. Images jouant à la surface des abîmes du temps. Mais quand même, ce songe unique qui fut le nôtre, je veux dans cette nuit de mars, le ramener devant ton souvenir.
D'autres poésies de Marcel DUGAS
Paroles en liberté
Avant-Propos
Je me suis agenouillé devant les idoles, je me prosterne plus que jamais en présence du Dieu unique, créateur des mondes, des êtres et des choses.
Matins
Soirs
Soirs où la chair n'est qu'une grande plainte désolée vers les étoiles...
Soirs où meurent toutes les âmes vaines, lasses de frémir et d'adorer...
Soirs pareils à des fantômes glissant au bord du sommeil et faisant de la nuit une fresque d'ombres passionnées...
L'idéal maison
J'avais construit ma maison sur un ciel de nuages et de zéphyr. Et pour que nul ne me dérobe mes tableaux, mes statues, mes rêves, j'étais allé, sur une montagne très haute, la suspendre dans l'azur. Elle était belle, ma fantastique demeure! Elle était la chose du soleil, du jour, de la nuit, et la flamme qui monte et le parfum qui descend avec lenteur sur la plaine. En elle se refaisaient les visages du matin et du soir.
Le soir sur le lac
Voici le soir, chère âme, qui demande pâture à tout ce qui peut créer en toi le frisson ou l'extase.
Ivresse
Elle me tient penché sur les gouffres. Mais je chasse ses invitations au suicide. En ma tristesse persiste encore le goût de la vie. Sous une couronne de pensées désespérantes, la volonté sait encore me lier à la conscience, me jeter à la contemplation de moi-même. Je vis!
Rébus
Le dieu plonge et disparaît dans la mer. Il dort au fond des eaux qui lui servent de berceau liquide. Son linceul, ce sont les vagues qui l'enveloppent, le roulent, le caressent. Il semble mort.
Ma tristesse est en vous
Ma tristesse est en vous, essaim bruissant de mes souvenirs, ma tristesse qui s'appuie avec des paumes tièdes à votre visage, et qui vous regarde et vous écoute en frémissant. Elle s'insinue, vous pénètre et crée, par l'incantation de toute votre vie confuse, une multitude de figures réelles.
Bois, car...
«J'ai mis ma lèvre à la coupe d'argile, Pour y chercher le secret de la vie;
Elle m'a dit: Tant que tu vis encore, Bois, car les morts ne reviennent jamais. »
Précédentes poésies
Cortège
À M. Léon Bailby.
Oiseau tranquille au vol inverse oiseau
Qui nidifie en l'air
À la limite où notre sol brille déjà
Baisse ta deuxième paupière la terre t'éblouit
Quand tu lèves la tête

