Quelque part, une ville...
Le soleil dans un azur qui semble déborder comme d'un vase trop plein.
Des causses qui pleurent de toutes leurs déchirures: pelage de lions déchiquetés dont la carcasse escalade l'infini.
Lent éventail, le silence aère le visage des hommes, celui de ces passants d'un jour à la recherche des mers mortes.
Des peupliers: ils sont une présence à l'heure déserte de midi dans ce paysage qu'exténue l'accablante chaleur. Ils plongent dans la terre où je sais que quelqu'un dort à jamais.
La ville gît dans un cirque de montagnes foudroyées. J'y venais autrefois, sûr de me retrouver moi-même. Maintenant je ne suis qu'une ombre fatiguée, errante, dépossédée de ses trésors. J'erre seul, sans ce battement du coeur qui précède la vision d'une présence.
Ah! ce coeur est presque calme parce qu'il sait qu'il ne trouvera plus ce qu'il cherchait jadis.
Des témoins, certes, ceux qui veillent autour d'un souvenir, d'une dépouille d'âme. Frissons d'hier, je vous cherche sans espérance.
Le temps a pansé la grande blessure, mais la cicatrice, si on y touche, remue cette plaie guérie.
En vain l'habitude, les jours, les années auront beau s'écouler, si le coeur a trouvé un maigre salut, l'esprit, lui, flotte sur l'abîme. Il en mesure la profondeur et l'éternité.
Les lions sur les causses ensanglantés continuent leur ascension. C'est le soir. Pleurez, mes yeux, devant ce gouffre où ne remue que la poussière.
Un navire de haut bord qui contiendrait de menus objets, quelques fleurs séchées, des trésors d'esprit et d'âme, la dure expérience terrestre, une âme inassouvie, chercheuse d'autres horizons, d'hommes inconnus, mais cependant encore assez jeune pour refleurir. Et puis le large, ce départ vers ailleurs, une Floride baignant dans un rêve.
Esclave aux yeux lourds qui soulèves tes chaînes dans la ville de fer et de ciment, tu attends ce navire.
Viendra-t-il avant la mort ?
- Mets tes mains sur ce mur pour qu'elles y trouvent de la fraîcheur.
L'horizon est encore vide; cette blancheur hallucinant ton regard, ce n'est qu'une fumée entre mille qui, dans un instant, sera dissoute. Il te faudra remettre tes pieds saignants sur une route tant de fois parcourue.
- Redresse ton front courbé vers la terre: c'est là-haut que circule l'image de l'évasion.
- La voile de pourpre où dort le soleil de la délivrance est encore loin.
Le coupable est plongé dans le sable jusqu'au cou. Il n'y a plus qu'un visage qui soit encore libre. Ce visage regarde le ciel.
C'est une souffrance verticale qui mesure les profondeurs de la terre et du ciel. Le soleil pose des plaques de feu sur les joues, le front, la bouche qui bientôt ne pourra plus crier son horreur.
Dieu va-t-il prendre pitié de sa créature?
Mais voici la nuit, voici la délivrance.
Et il tend vers elle ses mains agonisantes d'où le sable s'écoule comme une pluie de feu.
Nous le trahirons au printemps.
Oui, ce sera la saison choisie entre toutes. Et nous le trahirons.
Quand il reviendra de son trop long voyage, nous rougirons de honte, baissant le front et les yeux comme une jeune fille ou de très petits garçons.
Nous le trahirons: il l'est déjà dans le désir et la pensée. Et nous crierons pour notre hypocrite défense: « Tu as mis trop de temps à revenir. Nous étions las d'être un saint et une sainte. »
Je dirai: « Une nuit seulement, j'ai tenu Aurore sur mon coeur. »
Elle dira: « Cela s'est passé comme dans un rêve: ma volonté était morte et j'avais faim du souvenir de toi qui est en lui. Nous n'étions plus vraiment seuls, moi, sans amour; lui, sans amitié. »
Et puis, moi, quand il sera revenu, je prendrai Aurore pour la déposer dans ses bras.
Ensuite, j'irai expier ma trahison sous la corde et la cendre.
Ah ! il faudra bien qu'il me pardonne.
D'autres poésies de Marcel DUGAS
Paroles en liberté
Avant-Propos
Je me suis agenouillé devant les idoles, je me prosterne plus que jamais en présence du Dieu unique, créateur des mondes, des êtres et des choses.
Matins
Soirs
Soirs où la chair n'est qu'une grande plainte désolée vers les étoiles...
Soirs où meurent toutes les âmes vaines, lasses de frémir et d'adorer...
Soirs pareils à des fantômes glissant au bord du sommeil et faisant de la nuit une fresque d'ombres passionnées...
L'idéal maison
J'avais construit ma maison sur un ciel de nuages et de zéphyr. Et pour que nul ne me dérobe mes tableaux, mes statues, mes rêves, j'étais allé, sur une montagne très haute, la suspendre dans l'azur. Elle était belle, ma fantastique demeure! Elle était la chose du soleil, du jour, de la nuit, et la flamme qui monte et le parfum qui descend avec lenteur sur la plaine. En elle se refaisaient les visages du matin et du soir.
Le soir sur le lac
Voici le soir, chère âme, qui demande pâture à tout ce qui peut créer en toi le frisson ou l'extase.
Ivresse
Elle me tient penché sur les gouffres. Mais je chasse ses invitations au suicide. En ma tristesse persiste encore le goût de la vie. Sous une couronne de pensées désespérantes, la volonté sait encore me lier à la conscience, me jeter à la contemplation de moi-même. Je vis!
Rébus
Le dieu plonge et disparaît dans la mer. Il dort au fond des eaux qui lui servent de berceau liquide. Son linceul, ce sont les vagues qui l'enveloppent, le roulent, le caressent. Il semble mort.
Ma tristesse est en vous
Ma tristesse est en vous, essaim bruissant de mes souvenirs, ma tristesse qui s'appuie avec des paumes tièdes à votre visage, et qui vous regarde et vous écoute en frémissant. Elle s'insinue, vous pénètre et crée, par l'incantation de toute votre vie confuse, une multitude de figures réelles.
Bois, car...
«J'ai mis ma lèvre à la coupe d'argile, Pour y chercher le secret de la vie;
Elle m'a dit: Tant que tu vis encore, Bois, car les morts ne reviennent jamais. »
Précédentes poésies
Cortège
À M. Léon Bailby.
Oiseau tranquille au vol inverse oiseau
Qui nidifie en l'air
À la limite où notre sol brille déjà
Baisse ta deuxième paupière la terre t'éblouit
Quand tu lèves la tête

