René Chopin
Tu portes ton coeur en exil comme l'autre René présentait le sien en écharpe.
Une liqueur pourprée s'en épanche qui fait songer aux après-midi de fin d'automne, au feuillage blessé, à ce soleil dont tu es le chantre appuyé, éloquent... Possédé du même rêve qu'Apollon en marche vers les royautés de l'azur.
Mais ton ascension hasardeuse est sans cesse abandonnée aussitôt que reprise. Distrait, tu lâches Orion, cachottier du mystère, Astérope, Taygète - ces anneaux que tu qualifias de fragiles, - pour revenir sur la terre charmeuse. Elle n'a donc pas perdu tout à fait son printemps... Dis ! Cette lune - celle que tu as imaginée presque humaine à force de l'avoir rendue souffrante, lasse donc parfois ta vision ? Il se peut vraiment que tu écoutes le chant de la grenouille, et ces mille et un bruits par quoi l'univers est frappé ? Passionnant miracle !
Le fils de la lune et des étoiles s'ébroue autour d'un hêtre. C'est l'hamadryade, la curiosité qu'il en a qui nous restitue cet humain parti à la conquête du feu. Qu'il redécouvre la mythologie des arbres, faisant nique aux sylvains et aux nymphes.
Au cours de sa nonchalante promenade, rencontre-t-il encore cette Vénus des carrefours qui lui offrait, jadis, sa jeune sur nubile ? D'autres tendres canailles, des morceaux pour la gueule d'un roi... Qui nous le dira ?
Un autre jour, tombant de l'aile des chérubins, il erre sur le gravier humide des bords d'une source où Naïs enfonce ses pieds blancs. Elle rit, renverse sa gorge ivre; il s'agenouille, couche dans ses bras cette jeune personne idéale et terrestre. Et la source gémit sur les roseaux.
Mais quels sont donc ces badauds assemblés et qui lèvent les yeux au ciel, contemplant un cerf-volant qui joue avec la nue ? Dieu ! il avait oublié sa cravate sur l'horizon.
Frère, pardonne à ma fantaisie ou à mes nasardes. La nuit est profonde et triste, un besoin de rire m'est venu. Frère, toi qui n'es pas nécessairement vêtu de noir, te souviens-tu encore de ces longues après-midi de décembre où tu versais dans une oreille attentive ces syllabes élues qui sont le langage des dieux? Rappelle-toi cette humaine qui accueillait dans son âme enamourée le sanglot des poètes, les féeries du rêve, le cri de la douleur des autres répondant à ses intimes détresses.
De toutes les ombres qui se pressent à la porte de ton cur, c'est elle qui crée ton exil parmi les autres hommes. René, René, sous le regard des étoiles, Amélie, aux yeux deux fois clos, descend toujours à travers les nénuphars le fleuve noir de l'éternité.
D'autres poésies de Marcel DUGAS
Paroles en liberté
Avant-Propos
Je me suis agenouillé devant les idoles, je me prosterne plus que jamais en présence du Dieu unique, créateur des mondes, des êtres et des choses.
Matins
Soirs
Soirs où la chair n'est qu'une grande plainte désolée vers les étoiles...
Soirs où meurent toutes les âmes vaines, lasses de frémir et d'adorer...
Soirs pareils à des fantômes glissant au bord du sommeil et faisant de la nuit une fresque d'ombres passionnées...
L'idéal maison
J'avais construit ma maison sur un ciel de nuages et de zéphyr. Et pour que nul ne me dérobe mes tableaux, mes statues, mes rêves, j'étais allé, sur une montagne très haute, la suspendre dans l'azur. Elle était belle, ma fantastique demeure! Elle était la chose du soleil, du jour, de la nuit, et la flamme qui monte et le parfum qui descend avec lenteur sur la plaine. En elle se refaisaient les visages du matin et du soir.
Le soir sur le lac
Voici le soir, chère âme, qui demande pâture à tout ce qui peut créer en toi le frisson ou l'extase.
Ivresse
Elle me tient penché sur les gouffres. Mais je chasse ses invitations au suicide. En ma tristesse persiste encore le goût de la vie. Sous une couronne de pensées désespérantes, la volonté sait encore me lier à la conscience, me jeter à la contemplation de moi-même. Je vis!
Rébus
Le dieu plonge et disparaît dans la mer. Il dort au fond des eaux qui lui servent de berceau liquide. Son linceul, ce sont les vagues qui l'enveloppent, le roulent, le caressent. Il semble mort.
Ma tristesse est en vous
Ma tristesse est en vous, essaim bruissant de mes souvenirs, ma tristesse qui s'appuie avec des paumes tièdes à votre visage, et qui vous regarde et vous écoute en frémissant. Elle s'insinue, vous pénètre et crée, par l'incantation de toute votre vie confuse, une multitude de figures réelles.
Bois, car...
«J'ai mis ma lèvre à la coupe d'argile, Pour y chercher le secret de la vie;
Elle m'a dit: Tant que tu vis encore, Bois, car les morts ne reviennent jamais. »
Précédentes poésies
Cortège
À M. Léon Bailby.
Oiseau tranquille au vol inverse oiseau
Qui nidifie en l'air
À la limite où notre sol brille déjà
Baisse ta deuxième paupière la terre t'éblouit
Quand tu lèves la tête

